Nous avons enfin une troisième petite église musicale, de création toute moderne, avec son pontife, et qui se compose de Jérémies partisans exclusifs de la musique gémissante, souffrante et attendrissante. Leur répertoire est formé uniquement de lamentations notées et intitulées un soupir, une larme, un sanglot, un désespoir, etc. Lorsqu'ils se font entendre dans une société ou dans un concert, on devrait avoir la précaution de distribuer des mouchoirs à la porte.
En vérité, il est des moments où tout ce fatras de chants bizarres, prétentieux et ennuyeux vous forcerait presque à regretter les beaux temps lyriques de la Boulangère, du Clair de la lune et de la Pipe de tabac.
Nous avons dit qu'aujourd'hui le dilettantisme était aussi parfois un calcul. Combien de parents, en effet, spéculent sur le piano et la cavatine brillante, comme moyens d'établissements économiques pour leurs filles! Combien de Duprez amateurs, qui se fiant à cet axiome d'opéra-comique: «L'oreille ravie est bien près du cœur,» s'efforcent d'atteindre à l'ut de poitrine dans l'unique but de charmer quelque riche héritière! O culte platonique de l'art pour l'art, qu'êtes-vous devenu?
Il nous reste à signaler une classe de mélomanes qui unit le double caractère de la prétention et du calcul; c'est celle des chanteurs de romances. Le métier de chanteur de romances a remplacé, comme moyen d'existence parasite, les anciens poëtes de famille, les diseurs de bons mots, les conteurs de société, etc. Aujourd'hui le chanteur de romances est le lion obligé de toutes les réunions bourgeoises. Il a son couvert mis à une foule de tables; il jouit du privilége des grandes et petites entrées dans les salons et même dans les boudoirs. On le traite comme un être neutre et sans conséquence. L'état de chanteur de romances n'exige d'autre mise de fonds qu'un habit noir à peu près neuf et une voix râpée.
Le chanteur de romances est ordinairement un petit homme, trapu, courtaud, aux épaules largement cambrées, aux joues rubicondes, ornées de favoris noirs et buissonneux, à l'abdomen proéminent comme celui d'un caporal de voltigeurs de la garde nationale. La nature l'avait créé pour être l'Atlas d'un commerce d'épicerie en gros, ou d'une maison de roulage, et c'est pitié que de voir employer un si puissant appareil de forces musculaires à soutenir de simples notes de musique.
Rien de plaisant comme les efforts de l'obèse ménestrel afin d'imprimer à sa face réjouie une expression mignarde, langoureuse ou mélancolique, en harmonie avec les chants de son répertoire. Impossible de réprimer un sourire lorsqu'on l'entend se plaindre de son malheur, de sa langueur, de son acheminement vers la tombe, de sa frêle existence, etc. Hercule filant des sons n'est guère moins bouffon qu'Hercule filant une quenouille.
Le chanteur de romances a l'avantage d'exercer une industrie qui ne connaît pas de morte-saison. Il travaille en tout temps. Il détache la barcarole au plus juste prix, fournit la tyrolienne avec ou sans gestes, pleure le nocturne, gazouille l'ariette, et expédie non-seulement pour la ville et la province, mais encore pour l'étranger. Au printemps, lorsqu'arrive la saison des eaux, il exporte son bagage troubadour à Spa, à Aix, à Baden-Baden, à Vichy, à Dieppe, au Mont-d'Or, à Néris, à Plombières.
On voit revenir le chanteur de romances vers les premiers jours d'automne. Il reparaît dans tous les concerts que le vent du nord refoule sur Paris.
Cependant, à force de se couronner de roses, le troubadour arrive à l'hiver de la vie. Il perd presque en même temps son sol et ses cheveux. Alors il songe à revoir sa Normandie, ou tout autre pays qui lui a donné le jour. Là, il convertit le produit de son travail en bons biens au soleil; il devient notable de village, conseiller municipal et marguillier de paroisse. Chaque dimanche il s'installe sur les bancs du lutrin, et consacre à chanter les louanges du Seigneur et du patron de l'endroit les restes d'une voix jadis vouée à célébrer les Zelmire, les Elvire, les Jeux, les Ris et les Amours.
Ainsi passent les gloires et les romances de ce monde.