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Le carnaval est l'élément du bambocheur: c'est alors qu'il se montre dans tout son éclat. Craignant qu'on ne lui vole sa montre à la faveur de la confusion des bals masqués, il s'empresse de la déposer entre les mains d'un commissionnaire au mont-de-piété, et le même administrateur intègre se charge d'un manteau, complétement inutile à son propriétaire pour se déguiser en postillon. Dès lors, plus de soucis, plus de soins de l'avenir! Le bambocheur n'a jamais pris d'inscription; il n'aura jamais d'examens à passer; il n'a point de carrière à parcourir, point de famille à satisfaire; toutes ses facultés sont concentrées dans le moment présent, dans le vin qu'il boit, dans le débardeur à cheveux poudrés qu'il fait valser, dans le tumulte et l'enivrement du bal.

Si, dans ces nuits de délire, un paisible observateur se place au cintre du théâtre du Panthéon et regarde en bas, il n'apercevra d'abord qu'un mélange de couleurs diverses, recouvertes d'un uniforme glacis de poussière, enveloppées d'un brouillard de vapeurs délétères; puis, au milieu de ce chaos, il distinguera confusément des têtes, des bras, des jambes, mais sans pouvoir déterminer quels sont les propriétaires respectifs de ces membres, tant est vertigineuse la rapidité avec laquelle cette masse compacte se meut, se tourne, se déroule, se heurte et tourbillonne. Du fond du parterre monte un bourdonnement étrange composé de l'union discordante de tous les sons de voix, depuis le baryton le plus éclatant jusqu'au fausset le plus criard. C'est une mêlée pareille à celle d'un champ de bataille, un inexprimable tohubohu, un labyrinthe de formes humaines, un pandémonium de danseurs: c'est un bal masqué.

Si l'extérieur de l'étudiant annonce nettement ses habitudes physiques, il n'est pas sans intérêt de scruter sa vie intellectuelle. Beaux-arts, littérature, philosophie, politique, il étudie tout, excepté son droit. Il dévore les romans nouveaux, et juge en maître des pièces en vogue. Le portrait de madame George Sand, attaché par une épingle au chevet de son lit, témoigne de son enthousiasme pour l'illustre hermaphrodite. Il suit M. de Balzac dans sa course à travers mœurs, et admire Victor Hugo, le chef de l'école poétique des temps modernes. Loin de se passionner pour ces tragédies guindées et compassées qui se font, comme une règle d'arithmétique, par l'addition d'un certain nombre de princes, de princesses et de confidents, il porte avec enthousiasme le tribut de son admiration partout où le drame saisissant se meut et palpite. Donne-t-on un drame inédit du grand homme, l'étudiant se passe de dîner, se met à la queue dès deux heures, arrive le premier au bureau, et emporte d'assaut l'unique billet de parterre que l'on y distribue. Un coup de sifflet part d'une loge. «A la porte! à la porte! s'exclame l'étudiant; c'est un membre de l'Institut!» Nouveau coup de sifflet. «A la porte! répète l'étudiant; à la lanterne les classiques!» Vient une tirade de poésie harmonieuse et sublime, toute la salle enivrée applaudit et trépigne; l'étudiant bat des mains avec fureur, et lance un regard de mépris à l'individu véhémentement soupçonné d'être membre de l'Institut.

Il est rare que l'étudiant en droit ne soit pas musicien. Il a un maître de flageolet, de flûte ou de cornet à piston, et joue Au clair de la lune sur l'accordéon. Nonobstant les règlements de police, son cor de chasse retentit au milieu du silence de la nuit; il l'embouche à une heure du matin, au retour du spectacle, pour se consoler d'avoir vu la nouveauté juste-milieu. Le propriétaire tempête, les voisins s'insurgent; mais qu'importe? l'intrépide virtuose poursuit son harmonieux tintamarre, de complicité avec les chats des environs. La vigueur de ses poumons est-elle épuisée, il sacrifie aux muses, car une monomanie l'obsède: il faut qu'il écrive. Il jette des feuilletons dans la boîte des journaux, qui ne les insèrent jamais, expédie des drames et des vaudevilles aux directeurs des théâtres des boulevards, et s'indigne de ne pouvoir obtenir lecture. Il porte le manuscrit d'un roman intime en deux volumes in-8o à Lachapelle ou à H. Souverain, scrupuleux et discrets dépositaires de ces chefs-d'œuvre. Les nouvelles qu'il élabore débutent presque toujours ainsi: «Par une belle matinée de printemps, deux hommes, enveloppés de larges manteaux, descendaient silencieusement la colline...» Parfois aussi il entame son sujet in medias res, conformément à la recette suivante: «Par la messe! dit le jeune inconnu en vidant d'un seul trait son hanap rempli de vin de Hongrie, nous vivons en des temps bien étranges, messeigneurs...» Sa poésie est de ce genre phthisique, maladif et rachitique, désespérant et désespéré, dont Joseph Delorme est le patron. Le moi et les exclamations y dominent. On y remarque des vers tels que ceux-ci:

Oh! parmi les humains je marche solitaire,
Comme le juif errant, et courbe vers la terre
Mon front pâle et rêveur!!
Tout nourrit le poison de ma mélancolie!
Oh! mon cœur est brisé! j'ai bu jusqu'à la lie
La coupe du malheur!!!

Cette strophe est éclose dans un nuage de fumée de tabac et sous l'inspiration d'une bouteille d'eau-de-vie. Voyant que les éditeurs et la gloire lui tournent le dos, l'étudiant passe à l'état de génie méconnu, et, en traversant le pont des Arts, il mesure d'un œil farouche la distance qui le sépare de l'abîme. Mais il puisera des consolations dans la philosophie, car elle est aussi de son ressort: sitôt qu'une théorie apparaît, elle trouve parmi les étudiants des adeptes, des sectateurs, des enthousiastes. Voltairiens sous la restauration, ils ont suivi le mouvement du siècle, et tendent à prendre une couleur morale et religieuse. Les uns applaudissent aux théories économiques de Saint-Simon ou aux rêveries de Fourier; d'autres s'accordent à dire, avec le père Enfantin, qu'il est urgent de réhabiliter la chair, tâche dont ils s'acquittent à la grande satisfaction des habitués du bal du Prado.

Les opinions politiques de l'étudiant en droit sont de celles qui font dire aux cacochymes et aux asthmatiques: «On voit bien que vous êtes jeune. Bah! ces idées-là vous passeront.» Ou bien: «C'est un beau rêve qui ne se réalisera jamais; on reconnaît bien là l'effervescence de la jeunesse.» Il y a des êtres persuadés que, passé la trentaine, il faut nécessairement prendre du ventre et se rapprocher du mollusque. L'étudiant est d'un patriotisme exalté. Sa chambre est décorée des portraits des chefs de la Montagne. La révolution de juillet est à ses yeux une révolution à l'eau de rose, en gants jaunes et en bas de soie. Il eût voulu qu'en 1830 on déclarât la guerre à toute l'Europe, et que le drapeau tricolore fît le tour du monde. Il a gémi sur le sort de la Pologne, et maudit l'autocrate. Du temps où florissaient les souscriptions nationales, on voyait figurer sur les listes son nom, accompagné de notes plus ou moins démagogiques, semblables à celle-ci: A... B..., ami de la liberté et de la patrie, ennemi des tyrans et de l'oppression, 25 centimes.» Feu la Société des droits de l'homme comptait dans son sein beaucoup d'étudiants en droit. Ils péroraient dans les sections, annonçaient officiellement que les faubourgs Antoine et Martin étaient prêts à descendre, couchaient en bonnet rouge, et au besoin s'armaient pour l'émeute. Hélas! plusieurs victimes d'un enthousiasme aveugle sont tombées sur les dalles de Saint-Merry.