Le joueur d'échecs qui s'est voué à son art avec passion mène une vie pleine d'émotion et de charme: c'est un général qui livre cinq ou six batailles par jour, et ne fait du mal à personne: il a toute l'exaltation du triomphe, toute la philosophie de la défaite, toute la volupté de la vengeance, comme dans la vie militaire; seulement il ne verse point de sang humain. Le joueur d'échecs a adopté les formules des professions héroïques; il dit: Hier j'ai battu le général Haxo, et il sourit avec ovation; ou bien: Ce matin, le général Duchaffaut m'a battu, et il baisse les yeux modestement. Il est ordinaire au club d'entendre des phrases comme celles-ci:—Vous aviez une mauvaise position.—Votre attaque a été faible sur la droite.—Vous avez engagé bien imprudemment vos cavaliers.—Le général a bien manœuvré pour sauver sa tour, etc., etc.—On croit toujours être au bivouac le soir d'une bataille. Et ce qu'il y a de mieux au fond de cette passion innocente, c'est que le dégoût et la satiété n'arrivent point; c'est que les illusions enivrantes de la veille recommencent le lendemain; c'est que, pour le joueur d'échecs, tout est vanité, hormis le mat. A la suite de ces batailles il n'y a jamais de Cincinnatus désenchanté qui court à sa charrue; jamais de Charles-Quint philosophe s'acheminant vers l'ermitage de Saint-Just, par dédain de la gloire et des hommes: vainqueur, on reste sur le champ de bataille; vaincu, on ressuscite ses morts, et on recommence le combat; un peuple de spectateurs vous complimente, ou vous console, selon la chance; six fois par jour, on passe sous des arcs triomphaux ou sous les fourches caudines; et l'heure qui sonne à la pendule du champ-clos vous retrouve toujours, là, sur le même terrain, aujourd'hui contre des Anglais, demain contre des Russes, après-demain contre la sainte-alliance, ou en pleine guerre civile contre des Français, contre un parent, contre le meilleur ami. Gloire, émotion, intérêt, chagrin, joie de tous les moments et de tous les jours! La vieillesse même ne vous arrache pas aux molles fatigues de ces campagnes. Il n'y a point d'hôtel des Invalides pour le héros de l'échiquier. Voyez au club Ménars ce noble et frais chevalier de Barneville! c'est le contemporain de Philidor et de J.-J. Rousseau; il a joué avec Émile et Saint-Preux au café Procope; il a reçu la pièce du grand Philidor. Louis XV régnant, il commençait sa partie par le coup du berger classique, à deux heures après midi, avec quelque encyclopédiste du faubourg Saint-Germain. Aujourd'hui, à la même heure, il débute par le gambit du capitaine Évans, avec M. de Jouy, avec M. de Lacretelle, avec M. Jay; et cette figure de vieillard si fraîche, si calme, si bonne, a gardé les mêmes expressions de joie après une victoire, le même rayonnement de bonheur, qui éclataient devant J.-J. Rousseau ou d'Alembert. Quel magnifique et vivant plaidoyer en faveur des échecs! et aussi quelle hygiène puissante oubliée par la médecine! Cette bienfaisante activité de l'esprit, mise en jeu aux mêmes heures, et appliquée au même but, régularise admirablement toutes les fonctions du corps, et donne aux organes une routine d'existence facile que rien ne peut interrompre. Un joueur d'échecs n'a pas le temps d'être malade, ni de mourir aujourd'hui, parce qu'il faut qu'il fasse sa partie demain.

A l'époque où les rois n'avaient autre chose à faire que de régner, l'échiquier était en haute vénération dans les cours; aujourd'hui le peuple, en affectant quelques-uns des pouvoirs de la royauté, a compris le jeu des échecs dans les conquêtes qu'il a faites sur les trônes. Aussi le noble jeu, devenu populaire d'aristocrate qu'il était, a fait des progrès immenses. Les Anglais, qui publient sur tout des volumes qu'on lit peu en Angleterre et beaucoup ailleurs, ont imprimé quelques centaines d'ouvrages sur les échecs, et ils ont rendu service à l'art. Autrefois Lolli et le Calabrais faisaient autorité dans le jeu: ces auteurs, nés trop tôt, malheureusement, comme tous les écrivains qui n'ont pas le bonheur de vivre avec nous, ont perdu à peu près tout leur crédit, et conservent encore dans une bibliothèque une place honorable quand ils sont proprement reliés. On a inventé depuis une foule de débuts de parties qui remontent, de fond en comble, l'économie classique de l'ancien jeu: chaque pièce a son gambit qui porte son nom; de sorte que Palamède, Tamerlan, Alexandre de Macédoine, Parménion, Sésostris, Confucius, Mahomet, Sélim II, Lusignan, Charlemagne, Renaud de Montauban, Lancelot, François Ier, Charles-Quint, tous ces grands hommes qui avaient de si hautes prétentions à la science de l'échiquier, tomberaient morts de surprise aujourd'hui s'ils ressuscitaient seulement devant le gambit du capitaine Évans. Il est vraiment bien singulier que Palamède, qui a joué aux échecs dix ans consécutifs devant les murailles de Troie, avec Agamemnon, Achille, Diomède, les deux Ajax, tous jeunes gens pleins de verve et d'imagination, n'ait pas deviné le moindre gambit. Ce fut Pâris, berger sur le mont Ida, qui inventa le coup du berger; et Sinon, qui donna l'échec du cheval de bois au roi Priam, n'a pu créer le gambit du cavalier. Pourtant, quelles occasions ils avaient tous alors, pour mettre le noble jeu en progrès! Achille ne bougeait pas de sa tente, et jouait aux échecs avec Patrocle nuit et jour. Agamemnon, qui se battait peu, jouait avec le vieux Nestor. Ménélas, le front courbé et appesanti par ses infortunes conjugales, jouait avec Ulysse, l'inventeur. Sur mille vaisseaux à l'ancre à l'embouchure du Simoïs, il y avait deux mille capitaines grecs qui cultivaient l'échiquier. On se battait une fois par trimestre, on se gardait bien de prendre Troie, et le lendemain les parties recommençaient sur les hautes poupes, celsis puppibus, ou sur le sable de la mer. C'était un immense club d'échecs qui avait pour limites le Scamandre, les portes Scées, le cap Sigée et Ténédos. On conçoit que les nombreux chefs et rois qui bloquaient Ilium, et qui périssaient d'ennui, aient appelé à leur secours un jeu inventé ou du moins perfectionné par leur camarade Palamède, et que, maîtrisés par l'inépuisable attrait des combinaisons, ils aient laissé couler les heures brûlantes du jour à l'ombre sous un sapin de l'Ida, sous une tente, dans un entrepont, et devant un échiquier. La longueur de ce siége qui déconcertait Voltaire et le Vénitien Pococurante, s'explique ainsi naturellement. Avec la donnée que nous hasardons ici, on conçoit très-bien cette longue retraite de sept ou huit ans qu'Achille s'imposa sous sa tente, et qui, sans la puissante diversion des échecs, eût été impossible avec un caractère de jeune héros fort enclin aux vives locomotions de la guerre. Supprimez la tradition homérique des échecs, et vous ne vous rendrez pas compte de la conduite du fils de Thétis, anachorète sous un morceau de toile de six pieds carrés. Pareil raisonnement s'applique aux lenteurs jusqu'alors énigmatiques du siége. Tous ces rois joueurs et passionnés oubliaient Ilium, et les désagréments de Ménélas: il fallait que l'infortuné mari d'Hélène leur peignît souvent et avec vivacité tout le tort qui résultait contre lui de ce long siége qui laissait vieillir sa femme enlevée, pour arracher les rois fainéants de l'armée aux douceurs de l'échec et mat. Ménélas voyait au bout de dix ans Ilium en ruines et sa femme aussi. Le noble jeu avait donc fait le mal, et il le guérit; ce fut donc l'échiquier qui fut la véritable lance d'Achille. Vous allez voir. Conseillé par Ménélas, le constructeur Épeus, fabricator Epeus, tailla une pièce d'échecs, grande comme une montagne, instar montis; Sinon la fit manœuvrer par des détours obliques, comme un cheval du jeu, et il mata le roi Priam: mactat ad aras, selon l'expression virgilienne. Il est fâcheux que l'Iliade et l'Énéide n'aient pas consacré cinquante vers à cette explication tardive: elle satisfera, je l'espère, les savants et les commentateurs.

Les rois de l'Orient ont, de temps immémorial, l'habitude de passer leur vie nonchalante entre les échecs et le sérail. L'histoire cite un assez grand nombre de sultanes et d'obscures odalisques qui jouaient aussi bien que J.-J. Rousseau, lequel n'était pas très-fort, il est vrai, quoi qu'il en dise, l'orgueilleux! Aux époques heureuses, où la Russie et l'Angleterre laissaient vivre en paix les monarques de l'Asie, où la question d'Orient n'existait pas, ces brillants monarques, fils du Soleil, et amis de l'ombre, méditaient à fond la science de l'échiquier, et engageaient avec leurs voisins de paisibles guerres, dont l'enjeu était une belle esclave ou un bel éléphant. On lit dans un poëme inconnu ces vers:

Le grand roi Kosroës perdit sur une case
La rose d'Ispahan, la perle du Caucase,
La belle Dilara, sérénité du cœur
Qu'un MAT livra soumise au pouvoir du vainqueur.

Nos roués de la Régence qui jouaient leurs maîtresses au lansquenet n'étaient que les plagiaires des mœurs antiques de l'Orient. On raconte qu'un des petits-fils de Mahomet, le vieux Orchan, chef de la race ottomane, en 1359, faillit perdre aux échecs sa favorite Zalouë, rayon du ciel, en jouant avec son visir. Au moment où le doigt sacré du fils de Mahomet allait pousser une pièce sur une case fatale, et subir un mat foudroyant, Zalouë, qui suivait la marche de la partie, derrière un rideau, poussa un cri sourd de désespoir qui arrêta le doigt mal inspiré. Orchan évita le mat et garda sa favorite. On rencontre aussi souvent dans l'histoire plusieurs femmes mêlées aux anecdotes de l'échiquier. De l'Orient à Venise, il n'y a qu'un pas. Le sénateur Flamine Barberigo, riche Vénitien, jouait avec la belle Erminia, sa pupille adorée, et ne lui donnait jamais d'autre distraction, car il était horriblement jaloux. Le palais Barberigo était la prison d'Erminia. A cette époque, Boy le Syracusain, qui courait le monde, battant les papes et les rois, arriva à Venise. La renommée du Syracusain était chère à Venise, comme partout. L'illustre joueur fut appelé au palais Grimani, au palais Manfrini, au palais Pisani-Moreta, où les nobles seigneurs de la république s'étaient si souvent entretenus de l'illustre maître de don Juan d'Autriche et de Charles-Quint, de ce grand Boy, auquel le pape Paul III avait offert le chapeau de cardinal, après avoir été glorieusement maté en plein Vatican. Le sénateur Barberigo, le plus fort amateur de Venise, ouvrit aussi son palais au Labourdonnais de Syracuse. Boy ne fit défaut à aucun, mais il se complut surtout dans la résidence Barberigo, à cause de la pupille Erminia. C'était une demoiselle de haute intelligence, qui ne s'était jamais promenée que sur les soixante-quatre cases de l'échiquier et qui rêvait un avenir meilleur: elle prit d'excellentes leçons de Boy, et à la dernière elle disparut avec Boy le Syracusain. La maison Barberigo ne s'est pas relevée de cet échec.

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