J'oubliais le chasseur théoricien. C'est une espèce à part; celui-là ne fait point de mal au gibier, car il ne chasse jamais. Cependant il a chassé jadis et se propose de chasser un jour; en attendant, il parle chasse toute la journée. Médecin, avocat, notaire, courtier de commerce, commissaire-priseur, il préfère Du Fouilloux à Hippocrate, Salnove à Barthole, D'Yauville à Barême. Si vous entamez le chapitre des armes à feu il vous détaillera tous les systèmes; chaque année, en voyant les perfectionnements nouveaux, il se félicite de n'avoir point encore acheté de fusil. Le chasseur théoricien vous dira le jour fixe où commence le passage des cailles, des canards, des bécassines; si vous tuez un de ces oiseaux avant l'heure prédite, gardez le secret, vous lui feriez un notable chagrin. Mais c'est surtout en fait de législation qu'il brille; pour empêcher le braconnage il a trente projets de loi dans sa poche; méfiez-vous de lui s'il aborde cette matière, il va vous lire tout son répertoire. J'y fus pris un jour, moi qui vous parle; mais après avoir essuyé la première bordée, j'interrompis mon homme: «Tous les chasseurs sont jaloux, lui dis-je; la pièce de gibier qu'ils ne tuent pas est un vol qu'on leur fait: demandez-leur une loi, ils l'auront bientôt rédigée; la voici:
«Article unique. La chasse est défendue à tout le monde, excepté à..... (mettre ici le nom du législateur).»
Élzéar Blaze.