Quel nom, en effet, lui donner à ce type si fécond et si misérable, si poétique et si abject, si moral et si repoussant; énigme vivante que n'ont pu éclairer ni les recherches de la science, ni les dévouements de la charité, ni les efforts de l'intelligence! Pendant bien longtemps encore cette femme, dans laquelle viennent se résumer tous les dévouements et toutes les bassesses, toutes les délicatesses de la passion et toutes les corruptions de l'âme, se dérobera à la triple investigation de la science, de la religion et de la morale; elle demeurera toujours comme un des plus grands mystères du cœur humain et des nécessités sociales.

Le meilleur moyen de la faire connaître, cette femme, c'est de ne pas la nommer, tant est grand le dégoût qu'elle soulève alors que l'on parle seulement d'elle, et cependant combien de motifs devraient nous conseiller l'indulgence à son égard! combien de gens la repoussent aujourd'hui, la malheureuse, après avoir été les complices de sa chute première, et les instruments de sa dégradation progressive! Disons donc quelques mots de la femme sans nom; aussi bien a-t-elle une trop grande part d'influence dans la société moderne pour échapper à cette galerie, qui a la prétention de réfléchir l'époque actuelle dans son ensemble et dans tous ses détails.

Pour le public en général, la créature dont nous parlons est corrompue, ignoble, avilie, et tout cela sans compensation, sans espoir de retour: pour les uns, c'est la débauche en robe de soie, la paresse en chapeau de satin; pour les autres, c'est la gourmandise qui sourit, l'ivrognerie qui marche; pour tout le monde, ce n'est qu'un amas de vices qui battent sous des oripeaux, et auxquels on fait bien de jeter l'éternel anathème. Sans doute tout cela est vrai; mais croit-on que cette lèpre de la débauche envahisse l'âme tout à coup et s'y maintienne sans espoir de guérison? Une pareille pensée serait impie. Dieu, qui envoie aux femmes l'ignorance et la misère qui les perdent, leur garde aussi quelquefois à leur dernière heure le repentir, comme une compensation céleste. Écoutez plutôt l'histoire de Mariette.

Dans une petite ville de province vivait une veuve qui n'avait que sa fille pour soutien. Mariette était jeune et jolie; son corps semblait être fait d'une goutte de lait, et ses yeux, des rayons d'une étoile. La mère de Mariette vint à mourir. La voilà donc seule au monde, sans parents, sans amis, sans soutiens. Quand elle eut versé bien des larmes sur le corps de sa mère, et tressé bien des couronnes pour orner la croix de bois de son tombeau, un voisin se présenta chez elle. Cet homme était riche; il se dit l'ami de la famille, et offrit à Mariette de la prendre chez lui: la jeune fille accepta avec reconnaissance. Le premier jour, l'ami de la famille pleura avec elle; le second, il lui prit le menton; le troisième, il essaya de l'embrasser. Le voisin avait cinquante ans.

Mariette avait un cousin qu'elle croyait aimer; poussée au désespoir, elle voulut se tuer pour rejoindre sa mère. Le voisin parvint à la calmer; il lui avoua son amour, et lui promit de l'épouser si elle voulait se rendre à ses vœux: Mariette, ignorant parfaitement ce que c'était que se rendre aux vœux d'un homme, ne vit qu'une chose dans tout cela, son mariage prochain. On lui avait dit dans maintes chansons que les jeunes gens étaient des trompeurs; le voisin était marguillier de sa paroisse, et de magnifiques cheveux blancs ornaient son front. Mariette se rassura donc, et ne songea plus à aller rejoindre sa mère. A force d'être rassurée, elle devint enceinte: au bout de neuf mois, elle mit au monde une fille. Le voisin en cheveux blancs, l'ami de la famille, le marguillier vertueux, envoya l'enfant à l'hôpital; et quand la mère fut rétablie, il lui mit un louis dans la main, la plaça dans la rotonde, et recommanda au conducteur de la faire conduire, à son arrivée à Paris, chez un de ses amis, qui était préparé à la recevoir. Comme Mariette pleurait beaucoup en quittant le voisin, tout le monde crut que c'était par reconnaissance. Le dimanche suivant, le curé cita au prône le vénérable marguillier, et quelques jours après ses concitoyens l'élevèrent à la dignité de maire. C'était à l'écharpe municipale à couronner tant de vertus.

Voilà donc Mariette à Paris. Elle est triste, car elle songe à sa pauvre fille, qui est morte, à ce que lui a dit le voisin prudent. Deux jours se sont à peine écoulés depuis son arrivée, que l'ami du voisin, autre philanthrope en cheveux blancs, la presse déjà de céder à ses vœux. Avec celui-là il n'est nullement question de mariage; mais il promet à Mariette de lui faire un sort. Mariette, curieuse de savoir ce que c'est qu'un sort, cède aux vœux du philanthrope de Paris; et elle s'aperçoit bientôt que ce que les philanthropes appellent un sort consiste en une chambre à un troisième étage de la rue Tiquetonne, une commode, un lit, un canapé fané, et quatre lithographies coloriées représentant l'Europe, l'Asie, l'Afrique et l'Amérique.

Mariette se mit alors à pleurer; elle voulut encore aller rejoindre sa mère. Heureusement, le philanthrope avait un coquin de neveu, prédestiné, comme tous les neveux, à enlever la maîtresse de son oncle. Arthur vit Mariette; il l'aima, la conduisit rue Notre-Dame-de-Lorette, et lui meubla un appartement somptueux, le tout avec des lettres de change payables à la mort de l'oncle en question.

Mariette est enfin heureuse: son amant est jeune et passionné; elle est jeune aussi, belle, riche, et enviée; de nombreuses amies l'entourent, qui ne s'affublent plus, comme autrefois, d'une qualification nobiliaire, mais qui ont tout simplement conservé le nom de leur père, tant le métier qu'elles exercent leur semble naturel. La première, Adèle Bourgeois, est pleine d'esprit et de verve folâtre; elle fait le calembour et chante la chanson grivoise à ravir; elle est au courant de tout, de la littérature, des théâtres et des arts: aussi, n'est-il pas de lord spleenetique, pas de boyard désireux de se faire une idée de la gaieté française, pas d'agent de change en train de se soustraire aux ennuis des affaires, qui ne connaisse Adèle Bourgeois: c'est l'héroïne des parties de campagne, l'Hébé des soupers de carnaval, la Vénus des cabinets particuliers. Pour jouer un pareil rôle, il faut avoir reçu une excellente éducation. Aussi Adèle Bourgeois a-t-elle été élevée à Saint-Denis. Son père est un vieux militaire qui a acheté au prix de vingt blessures le droit de faire instruire sa fille aux frais de l'État; Adèle a quitté Saint-Denis à dix-neuf ans. Rentrée dans la maison paternelle, une triste réalité s'est dressée devant ses yeux: son père est pauvre, c'est un soldat grossier, un invalide grondeur, un homme qui ne comprend la vie que le sabre à la main. Adèle a pris au contact de ses compagnes des idées au-dessus de son état; elle se croyait grande dame, il faut qu'elle redevienne grisette. Trop pauvre pour se marier, trop jolie pour rester fille, en butte aux ardeurs de la jeunesse, amoureuse du luxe, avide des plaisirs qu'elle n'a fait qu'entrevoir, c'est son imagination qui la livre au vice. L'éducation perd quelquefois une femme, comme l'ignorance. Adèle est maintenant une courtisane femme d'esprit; elle fait partie de l'élite de la galanterie.

La seconde, Julie Chaumont, a une autre spécialité: dans le jour, elle promène au milieu des rues bien fréquentées une élégance pleine de richesse et de bon goût. Pendant que son costume dément toutes les suppositions fâcheuses, son regard seul trahit la vérité par d'habiles et imperceptibles invitations; le soir, elle s'étale aux concerts, aux avant-scènes des théâtres dans tout l'éclat d'une toilette princière. Vous la prendriez pour la femme d'un ambassadeur si un ami plus au fait que vous de la rouerie parisienne ne vous donnait son adresse tout bas. Julie n'a, du reste, ni intelligence, ni cœur; elle sait qu'elle est belle, et elle ne comprend pas qu'il y ait un autre usage de la beauté, que celui de la vendre. Julie est froide et régulière comme une statue; elle poserait dans les ateliers, si elle ne posait dans les rues. Il n'y avait dans cette femme que l'étoffe d'un modèle ou d'une femme galante.

La dernière, Arsène Drouet, un peu plus âgée que les deux autres, suit aussi une carrière bien plus épineuse. Nulle mieux qu'elle ne sait dans une table d'hôte verser à ses voisins le champagne qui mousse, ou proposer une partie au bois, ou faire allumer à propos les bougies de la bouillotte; elle devine tout de suite l'homme qui lui prêtera un louis, ou qui lui permettra de s'intéresser gratis dans sa partie. Est-elle associée avec le propriétaire de la maison, ou bien se contente-t-elle d'exercer pour son propre compte? Il est probable qu'elle fait les deux choses à la fois. Celle-ci est encore plus joueuse que courtisane. Depuis que Frascati n'existe plus, son métier est devenu très-difficile; Arsène fera peut-être comme les joueurs sans espoir, elle se précipitera du haut d'un quatrième étage sur le pavé. Il n'est pas encore reçu que les femmes se brûlent la cervelle.