C'est précisément cette conviction où nous sommes que Dieu ne saurait avoir ébauché une œuvre incomplète qui nous donne la force de soutenir la vérité de notre assertion première, à savoir que Dieu, en créant le monde, lui avait assigné un certain chiffre de population que l'homme, pour son bonheur, n'aurait dû jamais dépasser. En doutez-vous? lisez l'histoire, interrogez la tradition; qu'y trouvez-vous? Des mortels béats au premier chef, savourant, sans désemparer, toutes les joies de l'existence; allant et venant dans la vie, comme sur une pelouse en fleurs, sans regrets, sans soucis, sans alarmes. Il est bien vrai que par-ci par-là survenaient tout à coup des épisodes désagréables, comme le déluge ou l'incendie de Gomorrhe. Mais qui donc, par une belle matinée de printemps, splendidement éclairée, s'est jamais inquiété des taches que les astronomes ont cru remarquer dans le soleil? et, d'ailleurs, quel roi puissant de la terre peut se dire à l'abri des atteintes bourgeoises du rhume de cerveau?
Mais, hélas! à mesure que les siècles ont marché, l'humanité s'est agglomérée comme une immense boule de neige. Alors, les pelouses en fleurs ont fait place à des sentiers rudes et escarpés; désormais chacun se presse, se coudoie et cherche à supplanter son voisin. «Ote-toi de là que je m'y mette!» devient la devise à la mode, et l'égoïsme une nécessité vitale. Et comment en serait-il autrement, lorsque la moindre place vacante ne compte pas moins de deux cents rivaux béants? lorsque tout se dispute avec une ardeur sans égale, portefeuilles de ministre et bureaux de tabac? Quand il y a vingt fois plus d'avocats que de procès à perdre, de peintres que de portraits à faire, de soldats que de victoires à gagner, de médecins que de malades à tuer! quand toutes les issues sont envahies, assiégées, escaladées, encombrées!
Sous l'Empire, où il était convenu que passer toute sa vie à s'exposer à la mort constituait une position sociale, le canon faisait de larges trouées dans cet amoncellement de jeunes hommes sans direction et sans choix. Mais à présent que l'humeur belliqueuse n'est plus à l'ordre du jour, il ne reste à la jeunesse que deux carrières à remplir: le barreau et la médecine. Or, comme pour y arriver il faut, à toute force, passer par des chemins qui ne sont pas toujours bordés de roses; comme, en outre, ces deux professions regorgent déjà d'une quantité inouïe de pauvres diables qu'on voit se disputer clients et malades avec tout l'acharnement d'un appétit qui frise le jeûne, il suit de là que nombre de plumes taillées pour prendre des notes au cours de M. Orfila finissent par rimer des élégies, et qu'une foule de cahiers achetés dans l'origine pour rédiger les leçons de M. Du Caurroy servent, en définitive, à recevoir un plan de vaudeville, à enregistrer un scenario de mélodrame.—Car c'est encore là une de ces mille erreurs passées, grâce à un fréquent usage, à l'état de vérités absolues: on ne naît point poëte. Avez-vous ouï dire que M. de Lamartine ait fait des vers au maillot, ou que M. de Chateaubriand ait salué autrement que par des cris et des pleurs la venue de sa première dent? Donc, sur trois mille jeunes gens que la province envoie chaque année à Paris, ce Minotaure de pierre, on en compte huit ou dix à peine qui débarquent dans la cour des messageries avec l'intention formelle de se faire littérateurs. Le reste arrive sous le prétexte d'étudier le droit ou la médecine, et ce n'est qu'après s'être écorchés aux épines de ces deux sciences, après avoir absorbé l'argent des inscriptions, que, du ciel, un beau matin, s'imaginant ressentir l'influence secrète, ils enfourchent leur plume comme un coursier qui doit les mener rapidement à la gloire et à la fortune, et s'embarquent joyeusement dans leur encrier, dont ils transforment les petites vagues noires en flots dorés du Pactole.
L'Odyssée d'un débutant littéraire étant celle, à quelques circonstances près, de tous les débutants imaginables, nous allons raconter l'histoire d'Eugène Préval, un débutant de ces dernières années. Ab uno disce omnes.
Vers la fin de 1834, Eugène Préval, le cœur plein et la bourse vide, monta en diligence, et, pour la première fois de sa vie, dit adieu à sa famille et à sa petite ville de Château-Chinon. Son père l'envoyait à Paris pour étudier la procédure et se former aux belles manières, à raison de 100 francs par mois, sur quoi il devait prélever l'argent nécessaire à la nourriture, au logement, au blanchissage, aux inscriptions, à l'habillement, à l'éclairage, au chauffage et aux menus plaisirs. Trois semaines après son débarquement, Eugène avait déjà mangé l'argent d'un trimestre, et nourrissait dans son cœur une haine invincible contre tous les codes civils imaginables.
Un soir, pour se distraire, il s'en fut au Gymnase, où l'on jouait trois pièces de M. Scribe. Le hasard l'ayant fait voisin de deux messieurs bavards, il n'eut rien de mieux à faire que d'écouter la conversation, qui pouvait se résumer ainsi: «Combien pensez-vous que ça soit payé à Scribe des petites choses comme celles qu'on vient de nous représenter?—Mais ça peut bien lui rapporter de cinq à six cent mille francs par année.—Ah! bah!—Ma parole.—Farceurs d'écrivains! on m'avait dit qu'ils mouraient tous de faim à l'hôpital.—Plus souvent! Le cousin du beau-frère de l'oncle du parrain de mon portier est valet de chambre chez un journaliste; on ne lui paie ses gages qu'en bijoux et en perles fines.—Tiens, tiens! Si je retirais mon petit troisième de chez le droguiste où il est en apprentissage, et si j'en faisais un homme de lettres? Quand même il ne gagnerait que cent mille francs en commençant, ça m'irait encore, allez!»
Rentré chez lui, notre héros fit un auto-da-fé de tous ses livres classiques, et s'écria, non sans lancer un regard de dédain sur sa mansarde: «Et moi aussi je serai homme de lettres!»
Eugène se réveilla le lendemain à l'état de débutant littéraire, c'est-à-dire qu'il employa sa matinée à noircir quelques innocentes feuilles de papier, et son après-midi à découvrir, dans l'Almanach des 25,000 adresses, la demeure de tous les journaux parisiens. Le surlendemain, il entra dans cette voie de déceptions et de déboires où, pour réussir, il ne faut pas que du talent, mais aussi du courage, de l'adresse, de la ruse, de la souplesse et de la diplomatie; voie ardue qui aboutit si souvent à la misère, quand elle n'aboutit pas au suicide.
Eugène Préval s'en fut donc offrir son article à la Revue des Deux-Mondes, qui le refusa à titre d'immoral; puis à la Revue de Paris, qui ne put l'admettre comme entaché d'une moralité par trop digne de feu Berquin. Le Siècle le trouva trop long, et le Courrier français, trop court; le National jugea que les idées qui y étaient émises ne cadraient pas avec sa ligne politique, et la Presse déclara la prose d'Eugène éminemment incendiaire et digne en tout point de figurer dans les colonnes d'une feuille anarchique. Quant aux petits journaux, ils se firent les imitateurs serviles de leurs grands confrères, répondant, les uns, qu'il était trop fade; les autres, qu'il était trop méchant; ceux-ci, que l'idée s'y montrait d'une niaiserie banale; ceux-là, que le fond en était d'une extravagance impossible.
Deux mois se passèrent ainsi. Eugène faisait, journée commune, de trois à quatre lieues par les rues de Paris, allant du quartier Saint Jacques à la Chaussée-d'Antin, et du faubourg Saint-Germain au faubourg Saint-Honoré, bravant la pluie, la crotte et la froidure, supportant sans sourciller les refus souvent impolis des rédacteurs, et les grands airs des garçons de bureau, gens espiègles à la façon des petits clercs, et toujours prêts à molester les solliciteurs. A la fin pourtant, et de quelque solidité que fussent douées ses illusions et ses bottes, les unes et les autres, grâce aux rudes échecs qu'elles avaient eu à subir dans le cours de leur carrière, commencèrent à s'user sensiblement; Eugène, médiocrement alléché par ces prémices littéraires, en était venu à se demander s'il ne lui serait pas bien plus profitable d'étudier le droit, et puis de s'en aller dans une ville de province défendre la veuve et l'orphelin sur le pied d'un écu par tête. Mais un jour, comme il montait la rue de Sorbonne d'un pas mélancolique, ses regards furent subitement frappés à la vue d'une affiche colossale, conçue en ces termes: «Le Chérubin, journal littéraire, paraissant le jeudi de chaque semaine, etc. Prix: 24 fr. par an. Bureaux, rue Guénégaud, 23.»