Soudain un profond silence s'établit. Le néophyte a paru, conduit par le loustic du relais, qui lui sert de parrain; il est amené près de la monture préparée. Là, il doit s'enfourner dans une paire de bottes fortes, bottes de l'une desquelles, pour notre bonheur passé et pour celui de nos enfants, sortit un jour l'épisode le plus curieux de la véridique histoire de Poucet. A peine a-t-il introduit la seconde jambe dans sa lourde prison de cuir, qu'on l'abandonne à lui-même. Que d'efforts ne doit-il pas faire en ce moment pour conserver un équilibre perdu à chaque pas! De trébuchement en trébuchement, de chute en chute, il arrive enfin au pied de l'auge; alors on le hisse sur le tréteau plutôt qu'il n'y monte lui-même; on lui met le fouet en main, et comme, à dessein, la selle est demeurée veuve de ses étriers, et que les jambes du cavalier, cédant au poids énorme qui les entraîne, pendent, à sa grande souffrance, de toute leur longueur, on dirait, à le voir ainsi perché, d'une de ces figures de triomphateur romain peinte ou tissée dans quelque antique tapisserie de Flandre. Commence aussitôt, au milieu des rires et des lazzis de toute sorte, l'examen du récipiendaire, espèce d'interrogatoire que son sel fort peu attique nous interdit de reproduire. Chaque demande, chaque réponse devient le sujet de nouvelles acclamations joyeuses. Un nom lui est donné, nom de guerre, qui peut-être remplacera pour toujours son véritable nom. Arrive enfin cette dernière question, prononcée d'une voix solennelle: «Tu as eu le courage de monter sur ce cheval, jeune homme, sais-tu comment on en descend?» Quelle que soit la réplique du malheureux, ces mots sont le signal de son supplice: à peine ont-ils été prononcés, que les planches qui recouvrent l'auge disparaissent sous les efforts instantanés des spectateurs les plus voisins. Le tréteau tombe de tout son poids dans l'eau dont elle est remplie, et entraîne nécessairement dans sa chute l'inhabile cavalier; mais ce bain n'est point encore assez pour la purification du novice: chaque assistant, armé d'un seau rempli à l'avance, vient l'immerger à l'envi, et il ne recouvre sa liberté qu'après avoir consenti à arroser à son tour le gosier de ses anciens d'un nombre de litres illimité.

Laissons le malheureux se remettre de la rude épreuve à laquelle il vient d'être soumis, et examinons les figures qui nous entourent.

Vieilles et jeunes, toutes ont un galbe particulier, dû partie à la fatigue et aux veilles inséparables du métier, partie à l'intempérance, qui se trahit sous une peau plus ou moins bourgeonnée.

L'une d'elles surtout est remarquable: couronnée de rares cheveux presque blancs résumés dans une petite queue, image dégénérée de l'énorme catogan, gloire des postillons du siècle dernier, elle appartient au père Thomas, qu'achèvent de caractériser le serre-tête blanc noué autour du front, l'escarpin à boucles d'argent, le bas bleu et le pantalon de peau descendant jusqu'à la cheville qu'il embrasse étroitement. Agé de près de soixante ans, ses services datent du camp de Boulogne, et rien, en aucun temps, pas même la crainte de perdre un état qu'il ne saurait quitter sans en mourir, n'a pu l'engager à se séparer de deux choses qu'il estime avant tout, le portrait de son empereur, comme il le nomme, et ces quelques poils réunis qui lui rappellent ses plus beaux jours. Excellent postillon dans son temps, l'adresse supplée chez lui à ce qu'il peut avoir perdu du côté de la vigueur, et peu de jeunes gens réussiraient encore mieux que lui à couper un ruisseau ou à brûler une concurrence. La seule chose à laquelle il n'a pu se soumettre entièrement, c'est le menage en cocher, qu'il regarde comme bien au-dessous de lui; et jamais il ne s'assied sur un siége de voiture sans pousser un profond soupir, et marmotter entre ses dents, à travers la fumée de son vieux brûle-gueule culotté: Si mon empereur n'était pas mort, ils n'auraient pas fait ça...»

C'était beau, en effet, de voir ce postillon à la veste bleue, aux parements rouges brodés d'argent et couverts d'une innombrable quantité de boutons, à la culotte de peau, aux grandes bottes éperonnées, le chapeau de cuir sur le coin de l'œil, la verge dans une main, la bride du porteur dans l'autre, guider d'un bras ferme cinq chevaux lancés au triple galop!

La sûreté des voyageurs gagne, dit-on, au mode de conduite presque généralement adopté aujourd'hui: c'est donc bien qu'on le préfère. Mais on ne peut nier que la tenue extérieure, que l'amour-propre de l'homme, si nécessaire en toute chose, que l'uniforme, quoique officiellement demeuré le même, n'y aient considérablement perdu. Sans catogan et sans bottes fortes, le postillon n'est plus que l'ombre de lui-même; je l'aimerais presque autant en bas de soie, en gants beurre frais et en perruque à la Louis XIV...

«Ohé! père Thomas! ohé! v'là une poste qu'arrive!—J'ai d'la chance aujourd'hui,» répond l'ancien, dont c'est le tour à monter.

En effet, le son lointain des roues suffisait pour faire reconnaître une chaise de poste à une oreille exercée, et les triples appels du fouet indiquaient clairement que le bourgeois qu'elle renfermait payait les guides au maximum.

Dans ce cas, les chevaux sont lestement garnis et sortis à l'avance hors de la grande porte.