Alors commence une nouvelle lutte qui se termine encore par le triomphe de la nourrice. Elle murmure tout bas, se plaint, gémit, accuse de sourdes douleurs vagues, qui toutes proviennent d'une grande lassitude: si la maîtresse feint de ne pas comprendre, les douleurs deviennent intolérables, l'appétit cesse, la fatigue succède à la lassitude, l'accablement à la fatigue. Le médecin consulté ne découvre aucune fièvre; mais la mère, effrayée pour l'enfant, prescrit immédiatement le repos le plus absolu, et le retour de la joie et de la santé coïncide avec la promulgation de l'ordonnance.
La nourrice a vaincu; une servante subalterne est chargée d'office de l'administration de son appartement; comme sa maîtresse, elle gouverne et gronde quand tout n'est pas en ordre une heure après son grand lever.
Cependant l'enfant a grandi. Il s'agite dans ses langes ainsi qu'une carpe sur l'herbe; plus fort, il a besoin d'air et de mouvement; le docteur conseille la promenade, et la nourrice avec l'enfant, l'une portant l'autre, sont dirigés vers les Tuileries, cette patrie de l'enfance et de la vieillesse. C'est fort bien. Mais voilà qu'au bout d'un temps fort court, la face arrondie de la commère se rembrunit progressivement. De nouvelles manifestations agressives éclatent dans son geste et dans sa parole; des réponses aigres-douces se croisent sur ses lèvres, et les symptômes de sa mauvaise humeur apparaissent surtout au retour de la promenade. Enfin, après de minutieuses investigations, la maîtresse parvient à découvrir que la distance qui sépare la rue du Mont-Blanc des Tuileries est énorme pour une pauvre femme qui, quelques mois auparavant, franchissait sans se plaindre trois ou quatre lieues en pleines terres; quelques tours d'allées dans le jardin, entremêlés de stations prolongées sur les chaises, à l'ombre des marronniers, achèvent d'épuiser ses forces. Ses jambes fléchissent, et, dans ce labeur quotidien, elle sent que le dévouement seul peut encore la soutenir. L'insomnie vient pendant la nuit; l'enfant crie et pleure; au réveil la nourrice a les yeux battus: la mère s'épouvante. Faut-il s'étonner alors si le lendemain l'équipage de madame stationne à la grille des Tuileries, attendant qu'il plaise à la nourrice de reprendre le chemin de l'hôtel?
Mais l'orgueil est insatiable comme la paresse; c'est peu de revenir, il faut encore aller en calèche découverte, au trot de deux chevaux coquettement enharnachés. Or, ce que nourrice veut, Dieu le veut, car avant tout les nourrices sont femmes, et bientôt elle parvient à ne plus fouler de ses pieds dédaigneux les pavés de la rue de la Paix.
Jusqu'à ce jour, les articles du budget n'avaient pas été discutés; chaque mois la nourrice touchait son traitement, et en appliquait la totalité à satisfaire ses fantaisies sans contrôle. Mais une mauvaise administration absorbe et gaspille bientôt un budget ordinaire; il arrive souvent que la nourrice cherche vainement un écu dans le désert de ses poches et de ses tiroirs: alors la nécessité lui révèle le mécanisme des chapitres additionnels, des ressources extraordinaires, des crédits supplémentaires, tous les arcanes du système financier à l'usage des gouvernements représentatifs. Elle se pose devant ses maîtres, femme et mari, comme un ministère devant les deux Chambres, en solliciteur. Le capital du traitement demeure intact, mais le traité est une lettre morte que l'esprit vivifie, et l'esprit, en pareille circonstance, c'est l'adresse à exploiter les sentiments maternels. A ce jeu-là, la nourrice est d'une habileté à en remontrer aux plus fins diplomates; il n'est pas de ruses qu'elle n'emploie, pas de fils qu'elle ne fasse mouvoir, pas d'intrigues qu'elle n'ourdisse!
Elle est tour à tour et tout à la fois souple et roide, joyeuse et maussade, triste et gaie, rieuse et chagrine, naïve et madrée, impertinente et timide. Mais toujours et sans cesse elle fait jouer son nourrisson, comme le bélier qui brise les obstacles; pour elle il est le nerf de la guerre invisible et infatigable qu'elle a déclarée à la bourse des père et mère. L'enfant est entre ses mains l'enclume et le marteau qui lui servent à battre monnaie.
Les contributions indirectes qu'elle ne cesse d'obtenir, sans avoir l'air de les demander, arrivent sous toutes les formes: en offrandes métalliques aux anniversaires et aux jours de fêtes; en cadeaux de toutes sortes à des époques indéterminées; robes, foulards, bonnets, fichus, tabliers, tout est de bonne prise pour son insatiable vanité. A l'apparition de la première dent, il n'est pas rare de lui voir octroyer par la mère la chaîne et la croix d'or, objets d'une longue et patiente convoitise.
Elle se partage avec la femme de chambre, camarera mayor au petit pied, la défroque de sa maîtresse; à l'une ceci, à l'autre cela; l'adjudication se fait à l'amiable; car dans la hiérarchie de la domesticité, la femme de chambre est la seule personne avec qui la nourrice vive en paix, encore est-ce à l'état de paix armée. Ce sont deux puissances qui se respectent en se jalousant.
En ceci comme en beaucoup d'autres choses de ce monde, la forme emporte le fond; les intérêts triplent le capital, et il arrive à la fin du mois que les revenus perçus d'une façon indirecte dépassent de beaucoup le chiffre du traitement fixe.