N'oublions pas le trembleur. Ce type comporte plusieurs subdivisions. Il y a d'abord l'employé qui a peur des révolutions, des dénonciations et des destitutions. Mais passons légèrement sur cette variété; elle est digne de compassion. Vient ensuite l'employé très-exact: celui-là tremble pendant trente ans d'arriver trop tard à son bureau, et la peur de ne pouvoir signer le lendemain ce que, dans le langage administratif, on nomme l'état de présence, le poursuit jusque dans son sommeil. Aussi se défie-t-il des accidents, des rues barrées, des encombrements, des embellissements, de sa montre, des horloges publiques et particulières, de tout enfin. Mais, hélas! il peut se trouver une fois en sa vie retardé de cinq minutes, et vous pouvez alors le reconnaître à son air préoccupé, effaré, à la manière dont il se fait place à travers la foule, à la légèreté avec laquelle il rase l'asphalte des trottoirs. Qu'a-t-il besoin d'un omnibus? il les laisse tous derrière lui. Enfin, il arrive, et il n'est pas réprimandé. N'importe, il ne s'exposera pas de longtemps au reproche d'inexactitude, et pendant un an son nom figurera en première ligne sur l'état de présence.

J'ai connu un martyr de ce terrible état de présence. Il avait vingt-quatre ans et il était amoureux, très amoureux. Un jour, il obtint de sa belle un rendez-vous pour le lendemain à dix heures du matin. «Dix heures! pensa-t-il quand il se trouva seul, et le ministère, et mon avenir, et l'état de présence! Moi qui jusqu'à présent n'ai pas manqué de le signer une seule fois! Que dirait mon Chef?» Le pauvre diable n'alla pas à son rendez-vous; mais quinze jours après, il aperçut l'objet de ses amours au bras d'un de ses camarades qui était malade régulièrement deux fois par semaine.

Il y a de ces nuances d'employés sur lesquelles il serait oiseux d'insister, et que le nom dont on les désigne peint suffisamment. Tel est le flâneur, qui trouve le moyen de travailler une heure par jour; le piocheur, qui se fait scrupule de perdre une minute; le malade imaginaire, qui est menacé pendant trente ans d'une grave maladie dans l'attente de laquelle il se repose, se fait saigner, prend médecine tous les quinze jours; le loustic, chargé de la partie des calembours et des mystifications; le flatteur, auquel ses camarades attachent ordinairement le grelot d'espion, etc., etc.: mais le cumulard demande un coup de pinceau spécial et un cadre à part.

La vie administrative commence généralement à dix heures du matin et finit à quatre. Tant qu'un employé est garçon, il passe à dormir ou à ne rien faire les dix-huit heures de liberté que lui laisse l'état. Mais si cet employé se marie et que la misère arrive avec les enfants, il faut bien songer à tirer parti de son temps. Alors commence pour lui la vie la plus laborieuse et la plus remplie qui se puisse imaginer. Il est à peine six heures du matin, et le voilà déjà qui copie des actes ou des matrices de rôles, colorie des gravures, donne des leçons de danse ou de cornet à piston, rédige des articles pour les magasins pittoresques, barbouille des romans ou des résumés à cinquante francs le volume, suivant l'intelligence ou la vocation qu'il tient de Dieu. De dix à quatre, il est à l'état. A six heures, son dîner fini, il va jouer de la contre-basse à quelque théâtre du boulevard, ou bien, si la nature ne l'a pas fait artiste, tenir les livres du tailleur, du grainetier, de l'épicier ou de tout autre négociant de son quartier. Voilà son existence de tous les jours jusqu'à onze heures du soir. Pauvre martyr du mariage! quelle activité, quel dévouement! Moyennant cela, il est vrai, grâce à ce travail constant de dix-sept heures par jour, l'employé cumulard parvient à donner des vêtements et du pain à sa femme, à ses enfants; il augmente de huit ou neuf cents francs les quinze cents francs dont l'engraisse le budget de l'état.

Tels sont les principaux types de l'employé. La vie de l'employé dans les départements diffère un peu de celle qu'il mène à Paris. D'abord, presque tous les employés de province sont mariés à trente ans;

Car, que faire en province, à moins qu'on s'y marie?

et, mariés ou non, ils sont plus heureux que leurs confrères de la capitale. Là au moins l'existence n'est pas matériellement impossible, et ils peuvent voir de riches négociants et d'aisés propriétaires vivre aussi sobrement qu'eux. Et puis, dans les petites villes de province, l'employé est entouré d'une certaine considération. Garçon, ses quinze ou dix-huit cents francs font envie à bien des mères, et plus d'une demoiselle le préfère à quelque bon marchand du pays, parce qu'avec lui elle n'aura pas de magasin à surveiller, parce qu'elle pourra dîner à cinq heures, parce qu'elle sera reçue à la préfecture. Marié, il est invité, recherché, admis dans les maisons les plus considérables de la ville, sauf dans l'Œil-de-Bœuf de l'endroit, lorsqu'une particule bien positive ne précède pas son nom. Si sa femme est jeune, jolie ou spirituelle, elle est l'intime de madame la Préfète, de madame la Générale, de madame la Sous-Intendante (pardonne, Académie, mais ces mots ont cours en province); il est de tous les dîners, et il va les jours des grandes et des petites soirées chez le receveur-général. Quelle douce existence! Et ce n'est pas tout. Chaque soir, quand le marchand aune encore ses mousselines, quand l'ouvrier regarde le ciel avec dépit, impatient de voir le soleil disparaître à l'horizon, quand la couturière laborieuse redouble d'ardeur en s'apercevant qu'elle n'a pas encore gagné ses vingt sous, l'employé et sa femme, frais, bien attifés, pimpants, vont se promener nonchalamment au jardin des plantes de l'endroit, à l'esplanade, sur les lices, dans la campagne; ou bien, si l'hiver est venu, ils se réunissent à d'autres employés pour jouer la bouillotte à un centime la fiche, caqueter, contrôler les dames du pays, lire les revues nouvelles, et parler de leurs droits à l'avancement jusqu'à onze heures du soir.

Cependant ces mêmes employés ne sont pas heureux, ils ont un chagrin, un ver rongeur dans l'imagination. Le croirait-on? ils portent envie aux employés de Paris. «Ah! si nous étions à Paris, on ne nous oublierait pas ainsi! se disent-ils. Il n'y a d'avancement, de faveurs, de gratifications, que pour les employés de Paris. On gagne toujours quelque chose à vivre près du soleil. Quand pourrons-nous aller à Paris?» Le jour vient enfin où, après mille privations préalables, il leur est possible de faire le grand voyage, et comme ils ont su capter la bienveillance des députés, pairs de France et lieutenants-généraux de toutes leurs résidences, ils ne doutent pas qu'en les faisant donner habilement, ils n'emportent la place objet de leurs vœux. Mais ici je m'arrête. On n'a pas oublié le désenchantement et l'exaspération de l'infortuné Félicien. Ces déconvenues se renouvellent plus d'une fois tous les jours.

On le voit donc, l'employé se plaint à Paris, il se plaint en province, il n'est heureux nulle part. Règle générale, il n'y a pas de plus triste condition, d'imagination plus mécontente et plus tourmentée que celle de l'employé. Qu'on se figure un homme gagnant à peine de quoi vivre, obligé de solliciter, de s'abaisser, de ramper pour obtenir justice, et convaincu par les plus tristes expériences que s'il ne sollicite pas, ne s'abaisse pas, ne rampe pas, s'il se borne à attendre, se confiant dans l'impartialité des dispensateurs d'emplois, il pourrira au pied ou sur les derniers barreaux de l'échelle administrative. Que faire? dans cette dure alternative, il se résigne aux nécessités que l'intrigue lui a faites: il intrigue à son tour, il se démène, il s'ingénie à deviner les hommes qui deviendront puissants, s'attache à eux et parvient quelquefois, en coudoyant celui-ci, renversant celui-là, laissant derrière lui des droits réels, incontestables, à se carrer dans une sinécure de huit à dix mille francs.

Quoi qu'il en soit, tandis que les uns et les autres maugréent, se lamentent, maudissent l'intrigue ou profitent de l'intrigue, le temps a marché pour tous. L'époque de la retraite est venue et l'employé compte trente ans de service. Mais ici, nouvelles doléances, nouveaux sujets de désolation. Tant que l'employé a été jeune, il a soupiré après le jour où il pourrait prendre sa retraite, briser ses chaînes, recouvrer sa liberté, son indépendance, son franc-parler, etc.; mais vienne l'époque jadis tant désirée, et son langage n'est plus le même. On dirait le bûcheron de la fable en face de la Mort. «Quoi! déjà! s'écrie-t-il; quelle injustice! quelle barbarie! A peine commençais-je à recueillir le fruit de mes travaux, à pouvoir vivre de ma place, et l'on me renvoie, et l'on supprime d'un trait de plume la moitié de mes revenus! Moi, qui ai tant de plaisir à juger, classer, rédiger, calculer, expéditionner! que vais-je devenir?» L'employé oublie alors qu'il fut un temps où il s'indignait de ce que des vieillards, des ganaches, s'obstinaient à barrer le chemin aux jeunes gens. N'importe; on le met à la retraite à son tour, contre son gré, en dépit de ses réclamations, et si tous ses enfants sont mariés ou placés, si rien ne le retient plus à Paris, il se retire dans quelque petite ville des environs où il vit d'ordinaire jusqu'à quatre-vingts ans. Heureux quand ses économies lui ont permis d'acheter un carré de terre et de s'abonner, de moitié avec le maire de l'endroit, au vétéran des journaux de l'opposition!