Du jour où il avait mis le pied dans la vie littéraire, Eugène s'était senti dévoré par un fougueux désir qui ne cessait de l'envelopper de ses replis ardents, comme la robe du Centaure. Il aurait donné dix années de sa vie, disait-il, pour avoir ses entrées à un théâtre! et chaque fois qu'il passait devant un spectacle, lorgnant d'un œil d'envie la porte spéciale des artistes, il murmurait in petto: «Sésame, ouvre-toi!» Or, le journal dont il a été question ci-dessus lui donna, un beau matin, une lettre de créance auprès des Folies-Dramatiques, en le chargeant de rendre compte des premières représentations. Eugène habitait alors la rue des Mathurins-Saint-Jacques, située à neuf quarts de lieue du boulevard du Temple, ce qui ne l'empêcha pas de se rendre à son poste pendant quarante jours consécutifs. On jouait je ne sais plus quel indigeste mélodrame; Eugène l'apprit par cœur, et ne tarda pas à devenir d'une force extraordinaire à l'endroit des appréciations critiques de la troupe des Folies: chacun de ses feuilletons regorgeait d'interpellations consciencieuses adressées à mademoiselle Alphonsine pour qu'elle prit un peu plus exemple sur mademoiselle Anastasie, et à M. Auguste, pour qu'il copiât un peu moins M. Adolphe.

Un soir, par faveur spéciale, il fut admis dans les coulisses. Il ne se sentait pas d'aise; ses joues étaient enflammées, son œil étincelait, son cœur battait à tout rompre, non de peur, mais d'une sainte émotion; on eût dit un jeune sous-lieutenant à sa première bataille; il rêvait des voluptés inouïes. Lesdites voluptés se réduisirent à recevoir sur la tête un nuage qui lui défonça son chapeau, dans les jambes une chaumière qui lui ravagea les tibias, plus une lune huileuse au milieu du dos, sans compter les bourrades du machiniste, et les ruades du pompier de service. Au moment de quitter ce lieu de délices, il perdit pied et s'abîma subitement par la trappe du crime, la même qui venait d'engloutir le traître de la pièce...

Eugène, dans cette soirée, perdit une illusion, et gagna une entorse qui le força à garder la chambre pendant une quinzaine de jours. Il employa le temps de sa convalescence à fabriquer un vaudeville comme, de jugement de directeur, on n'en verra jamais. La mise en scène du premier acte, entre autres, était écrite d'une façon prodigieuse; on y lisait cette phrase textuelle: «Le théâtre représente une forêt; à gauche, un arbre.» Les directeurs de Paris eurent tous, je n'en excepte aucun, l'indélicatesse de se priver de cette œuvre remarquable, y compris celui du Théâtre-Français, à qui elle fut adressée sous le pseudonyme de comédie. La recette, à cet égard, est des plus simples: d'un habit veut-on faire une veste, on en coupe les pans. Eugène supprima les couplets peu rimés de son vaudeville, et le tour fut joué, mais non la comédie.

Cet échec fut cause que notre héros dit un éternel adieu au théâtre, et rentra dans la voie feuilletonisante, où l'attendaient de nouveaux et brillants succès.

Ce fut à cette époque qu'Eugène eut l'envie de se faire lithographier des cartes de visite. Ayant manifesté devant un ami l'embarras où il était de ne pas avoir une qualité distinctive à se donner en épithète; ayant ajouté, en outre, qu'il n'était pas ambitieux, et qu'il se contenterait de la moindre chose, fût-ce même du titre de chevalier de la Légion d'honneur, l'ami lui conseilla de se faire présenter à l'Institut historique, et, moyennant six pièces de cent sous, Eugène fut mis dedans. De ce moment, il eut le droit de ne pas assister à des séances mensuelles de littérature et de géographie, réunions pleines de charmes, où une trentaine de gens qui n'ont rien à faire se donnent rendez-vous dans le but spécial de se réciter les uns aux autres de petits apologues naïfs et des fables innocentes.

Non content de ces titres à l'admiration de ses contemporains, Eugène, que les honneurs commençaient à enivrer de leurs vapeurs odorantes, résolut un matin de se faire le séide d'une illustration avouée. Jugeant le Parnasse trop haut placé pour ses petites jambes, et la gloire un fruit trop élevé pour ses petits bras, il prit la résolution de se cramponner à la célébrité, dont les jambes lui semblèrent assez vigoureuses, et les bras assez longs, pour atteindre l'un et cueillir l'autre. Son choix fait, il écrivit la lettre suivante, empreinte de toute la franchise et de tout le laisser-aller dont il fut susceptible:

«Monsieur,

La lecture de vos charmants ouvrages m'a depuis longtemps inspiré le désir de vous témoigner de vive voix toute l'admiration que je ressens pour vous.

«Agréez, etc.

«Eugène Préval, homme de lettres.»