C'est une femme qui a passé l'âge moyen de la vie, d'une physionomie honnête qui prévient tout d'abord, et d'un embonpoint assez prononcé. Elle n'est pas haute en couleurs comme l'écaillère et la marchande des halles; elle n'a pas le coup d'œil ferme, la voix masculine, et les gestes provoquants qui distinguent ces dames. Il y a en elle quelque chose de champêtre et de potager. Femme de tête néanmoins, active et suffisamment intelligente, ne soignant ni sa personne ni son langage, et tirant sa beauté de son propre fonds. Si sa robe ne lui serre pas trop étroitement la taille, c'est peut-être que, n'ayant plus de taille, elle ne saurait au juste où se serrer. Elle va, les manches relevées jusqu'aux coudes, montrant des bras d'un rouge légèrement foncé, et affublée d'un large tablier dont on ne saurait vanter l'entière blancheur. Elle aime tant son costume de tous les jours, qu'elle le garde aussi le dimanche. Seulement elle croit devoir changer de bonnet.—La coquette!
On comprend qu'une telle femme, alors même qu'elle est mariée, n'est jamais en puissance de mari. La loi, qui lui a fait un devoir de la soumission, s'est trompée en cela comme en mainte autre chose. Un mari de fruitière est un être problématique qui existe sans doute, mais qu'on ne voit pas, qu'on ne connaît pas, et dont on ne parle pas. Vivant, sa femme l'a enterré, tant elle le cache et le dissimule sous son importance et l'ampleur de sa personne. On prétend qu'il se meut, qu'il parle et vit comme les autres hommes. On dit même qu'il court dès le matin aux halles et aux marchés, qu'il achète et transporte chez sa femme les divers articles de son commerce, et qu'il l'aide à nettoyer certains légumes, et à écosser les petits pois. Nous voulons le croire; mais, loin de donner son nom à sa femme, il perd jusqu'à son prénom. Il ne s'appelle ni Pierre, ni Simon, ni Jacques; c'est sa femme, au contraire, qui lui impose le nom de son état, La fruitière! C'est ainsi qu'on la désigne, et quand par hasard il est question du mari, on ne le connaît que sous ce titre, le mari de la fruitière!
Telle est même la force de l'habitude que, si d'aventure un homme se faisait fruitier, on dirait de lui la fruitière.
Elle est placée immédiatement après l'épicier, sur cette limite moyenne où se rencontrent le riche et le pauvre. Elle a toutes les qualités de l'épicier, et n'a peut-être aucun de ses défauts. Les prétentions de celui-ci sont connues. Malgré son air candide et débonnaire, malgré son grade de sergent dans la garde nationale et sa casquette obséquieuse, il vise à l'esprit et au beau langage; il exhale je ne sais quel parfum colonial et aristocratique. Il est fier de son encoignure qui domine deux rues, fier des grandes maisons qui l'honorent de leur pratique, et du comptoir d'acajou dans lequel trône superbement son épouse. La fruitière ne connaît pas tout cet orgueil: son comptoir, à elle, c'est une simple table; son trône, c'est une chaise dépaillée; ses pratiques, ce sont les bourgeois et les pauvres gens. Elle ne tient ni livres ni registres, et l'on n'a jamais dit qu'elle eût une caisse.
Les plus humbles entrent familièrement chez elle. Elle vend un peu cher, et surfait souvent. Mais quoi! on ne lit pas sur son enseigne ces mots cabalistiques: prix fixe; on a le droit, aujourd'hui si rare, de marchander avec elle, et où est le plaisir d'acheter quand on ne marchande pas? Prenez-la à son premier mot; elle sera toute fâchée et toute honteuse. Chose remarquable! on voit fréquemment des bouchers et des boulangers, ces princes du commerce, condamnés pour vente à faux poids. L'épicier lui-même, ce type d'honnêteté, subit quelquefois la honte d'un jugement. La Gazette des Tribunaux, qui attache les délinquants au pilori de la publicité, n'a pas encore inscrit le nom de la fruitière dans ses colonnes vengeresses. Elle y brille par son absence.
A-t-on bien calculé jusqu'où s'étendent ses relations, et quelle importance morale et commerciale elle exerce dans un quartier? Elle tient à tout, et tout vient aboutir à elle. Sa boutique est un centre autour duquel s'établissent et se rangent les autres professions; et, tandis que l'épicier et le marchand de vin se carrent aux deux extrémités de la rue, elle règne paisiblement au milieu. Les riches, qui envoient leurs pourvoyeurs aux halles et aux marchés, se passeront de son voisinage, mais la classe pauvre et la bourgeoisie veulent l'avoir sous la main. Sans elle le quartier ne serait pas habitable. Où trouverait-on les provisions du ménage, toutes ces mille petites nécessités de la vie, et les nouvelles de chaque jour, qui sont encore un besoin? Comment déjeuneraient la grisette, l'étudiant, l'artisan de tout état et de toute profession, sans le morceau de fromage quotidien, sans les fruits et les noix qu'elle leur mesure ou leur compte d'une main vraiment libérale? Le pot-au-feu des petits ménages pourrait-il se passer des carottes, des choux, des poireaux et des oignons qui relèvent si merveilleusement le goût de la viande, colorent le bouillon et lui donnent de la saveur? L'habitant de Paris, qui ne connaît que sa ville, qui ne sait pas comment le blé pousse, quand se font la moisson et les vendanges, suit la marche des saisons en regardant la boutique de la fruitière. Elle lui rappelle ce qu'il eût sans doute fini par oublier, que, loin de ces rues boueuses, s'épanouissent de riants coteaux et des plaines verdoyantes. La nature parle à son cœur de Parisien; et si, par un beau dimanche, il se détermine à franchir la barrière, ces colonnes d'Hercule sur lesquelles les badauds croient lire:—Tu n'iras pas plus loin; s'il s'écarte, et va parcourant les bois de Belleville, et les Prés Saint-Gervais; si, dans des chemins poudreux, il s'extasie sur la pureté de l'air qu'il respire; si, tenté par n'importe quel fruit défendu, il tombe entre les mains inévitables du garde champêtre, qui le suivait pas à pas, et qui lui déclare procès-verbal au nom de la loi et de la pudeur publique: ces plaisirs, cette promenade enchantée, ces émotions si variées et si nouvelles, et surtout l'aspect de la verdure, à qui les doit-il, sinon à la fruitière?
Chaque mois lui envoie ses productions. On voit paraître chez elle tour à tour l'oseille, la laitue, les asperges, la chicorée; puis viennent les choux-fleurs et les petits pois, ces douces prémices de l'été; les fraises et toute la famille des fruits rafraîchissants. Attendez: voici les pommes de terre nouvelles, toutes petites, toutes rondes, ou délicatement allongées. La pomme de terre suffirait seule à la gloire de la fruitière. La boutique où l'on trouve ce pain naturel doit être la première parmi les plus utiles et les plus honorées. L'automne arrive les mains pleines de ses brillants tributs, et l'hiver, qui ne produit rien, se pare longtemps des richesses de l'automne. La neige couvre déjà les campagnes et les jardins, que l'étalage de la fruitière, ce jardin artificiel, est aussi fourni que jamais.
Elle vend bien d'autres choses encore. Elle est renommée pour le beurre, le fromage et les œufs frais, et elle partage avec l'épicier l'honneur de cultiver les cornichons, ce légume proverbial. Regardez: voilà des plumeaux et de mystérieux balais dont l'usage ne s'exprime pas; voilà des pots de toute forme et de toute couleur; voilà des vases en faïence plus utiles qu'élégants, et dont le besoin se fait généralement sentir; et, par le plus heureux contraste, le bon La Fontaine trouverait encore ici:
De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet.