Il y avait aussi des traits héroïques. En juillet 1830, un viveur fit frapper une bouteille de vin de Champagne à la porte d'un marchand de vin, devant le Louvre, sous le feu des soldats suisses; il la but avec quelques combattants, et il se rua à l'attaque. Dans un duel, un viveur, frappé d'une balle qui lui fracassa le bras droit, dit tranquillement: «Je boirai de la main gauche.»

En écoutant ces récits, j'ai compris ce mot d'un viveur que son esprit faisait rechercher en tous lieux: «Je dîne tous les mercredis chez mademoiselle M.... Eh bien! au jour de l'an, elle ne m'a rien donné pour mes étrennes! Quelle ingratitude!»

Il nous raconta aussi cette fête de Montmorency, dans laquelle une compagnie de viveurs avait loué une famille d'aveugles, pour avoir les violons pendant la collation: ces braves gens, je parle des aveugles, n'entendant autour d'eux que des propos sages, chastes et vertueux, bénissaient le ciel qui les faisait assister à de si honnêtes délices; ils ne se doutaient pas que leurs détestables convives étaient des démons cachant leurs méfaits sous le langage des anges.

De là on passa en revue les destinées des grands viveurs de l'âge actuel. On les retrouve partout, dans les deux chambres, par l'hérédité et par l'élection, au conseil-d'état, dans la magistrature, dans les hautes fonctions publiques; ils sont décorés, enrichis, titrés, presque jamais corrigés. Seulement, au lieu de la vie publique, ils ont de petits appartements; à l'orgie éclatante, ils ont substitué le plaisir discret et mystérieux.

Adolphe s'irritait contre la race fashionable; il ne lui pardonnait ni son luxe inutile, ni son jeu effréné, ni ses ruineuses amours; il n'avait d'indulgence que pour les repas étincelants et qui font resplendir la nuit, pour la volupté sans joug, pour le culte du beau matériel et pour la poésie des sens. Dans les courses, dans les merveilles du Bois, de l'hippodrome, de la plaine, de la forêt, de la chasse et de tout l'appareil du chenil et de l'écurie, il ne voyait que les haltes avec leurs repas homériques, l'appétissante venaison et les coupes ciselées que le soir, devant le café de Paris, les vainqueurs remplissaient de vin de Xérès et vidaient d'un seul trait.

C'est en devisant de la sorte que nous arrivâmes à la porte du tir de ***. Adolphe y fut reçu avec acclamations; on le salua avec des transports d'allégresse. En un moment vingt paris furent engagés et vingt verres furent remplis de vin de Champagne; les assiettes de biscuits circulaient, et les tireurs buvaient d'une main et ajustaient de l'autre. Le dieu des bonnes gens protégeait Adolphe: ses jambes flageolaient et sa main était sûre; il gagnait tous les paris.

Du tir au pistolet, Adolphe nous conduisit à Saint-Cloud; il nous engagea à faire un tour de parc et à boire de grands verres de soda-water; l'effet de ce spécifique fut prompt et infaillible; je me pris à désirer le dîner, dont la seule idée me glaçait d'épouvante quelques moments auparavant.

A six heures et demie, Adolphe jouait son verre de bître à l'estaminet de ***. Là, il avait repris quelque chose du ton du matin, celui de Bercy, et il fumait gaillardement, non plus le cigare, mais une bouffarde remplie de tabac-caporal.

A sept heures, nous étions chez Véry, non pas dans la salle commune toute peuplée de hauts et puissants dîneurs, mais dans un cabinet au premier étage. Le dîner était simple; j'en ai conservé le menu: des huîtres d'Ostende, un potage printanier, une barbue, un gigot de mouton, des haricots et des asperges; vin de Bordeaux ordinaire, vin de Madère frappé. Adolphe défendait le vin de Bordeaux le matin, comme trop faible pour réparer les avaries de la nuit; il proscrivait le vin de Bourgogne le soir, comme trop chaud, et pouvant compromettre la raison; il ne voulait pas qu'on bût de vin de Champagne à déjeuner, il ordonnait de ne pas boire d'autre vin au souper; le vin de Madère glacé était à ses yeux une des plus belles conquêtes des temps modernes.