Donc, si Théodore a la moindre chose à objecter quand on dispose de lui pour quelque course, ou s'il se permet de prendre part à une conversation qui lui est étrangère, il peut s'attendre à tout. Et s'il n'oppose pas aux tracasseries dont il est victime la douceur la plus inaltérable, la plus parfaite résignation; s'il fait mine de se fâcher, s'il se gendarme, malheur à lui! Alors l'affaire devient plus sérieuse; on ne se borne pas aux divers genres de plaisanteries ci-dessus mentionnés. Cette fois, on le saisit de vive force par le milieu du corps; on se met trois ou quatre pour l'opération, selon la résistance qu'il oppose; et l'infortuné est attaché de son long sur une échelle, attaché les pieds en l'air et la tête en bas, s'il vous plaît! Après quoi l'échelle est replacée contre la muraille, jusqu'au moment fixé pour la complète expiation du délit.

Un autre châtiment infligé à Théodore quand il se mutine, consiste à placer un pot d'eau, par exemple, au-dessus de la porte de l'atelier, à l'instant où Théodore va entrer. Inutile de dire que le pot à l'eau est toujours disposé de manière à ce que Théodore ne puisse faire moins que d'être inondé.

Ceci me rappelle une histoire authentique arrivée chez M. Gros, et qui trouve naturellement ici sa place.—Un jour, M. Gros avait invité deux Anglais à visiter ses tableaux, ne se doutant pas qu'un sien rapin était en disgrâce auprès de ses élèves. M. Gros entre donc dans son atelier, précédé des deux Anglais qui marchaient du pas le plus grave du monde, quand tout à coup, la porte étant tout à fait ouverte, le bruit d'un objet qui tombe se fait entendre, et les deux Anglais sont couverts à la fois d'eau fraîche et de contusions. Grande fut la peine de M. Gros pour faire comprendre, et surtout pour faire accepter la plaisanterie à ses hôtes. M. Gros tira sans doute de l'aventure cette moralité, que l'on gagne toujours quelque chose à pratiquer la politesse. Lui seul, en effet, eût été victime, s'il eût eu la fantaisie de passer le premier.

Mais cependant, pour tant de déboires, quels sont les plaisirs de Théodore? quelles sont ses consolations? qu'a-t-il qui lui fasse prendre en patience son martyre? Hélas! minces sont les plaisirs de l'infortuné, minces ses consolations. Quand il est las de servir de jouet aux élèves, ou plutôt quand les élèves sont las de se jouer de lui; quand un moment de répit lui est accordé pour reprendre haleine, il allume une pipe et essaie de fumer. S'il a quelques sous dans sa poche, il va même jusqu'au cigare à bout de paille. Triste divertissement pour lui, je vous assure! Car, comme il n'est pas encore passé maître dans cet exercice, il ne manque jamais d'être malade avant la fin de son plaisir. Mais qu'importe! il a oublié au moins le présent durant quelques minutes.—Durant quelques minutes, avant que le mal de cœur lui vienne, il laisse envoler son âme avec la fumée de sa pipe vers un avenir doré. Il se voit sorti de la caverne où il souffre, il est peintre à son tour; à son tour, il a des élèves et des rapins sous ses ordres; il fait des tableaux que l'on expose et qui sont salués avec admiration par la foule, et que l'on couvre d'or et d'argent.—Courte est la chimère, cependant! Le tabac n'est pas à demi consumé encore, que le malheureux Théodore sent sa tête tourner et son cœur fondre; ses jambes défaillent; sa pipe tombe et se brise; et, pour surcroît, les élèves, charmés de l'aventure, et satisfaits de la longueur de l'entr'acte, recommencent à le tourmenter.

On imagine bien qu'au milieu de tous ces ennuis, de toutes ces tribulations, le moral de Théodore ne peut guère se développer d'une façon convenable; aussi, sous le rapport de l'indépendance et de la hauteur des idées, ne faut-il pas s'occuper de lui. Où prendra-t-il le temps de penser, le pauvre diable! écartelé qu'il est, on vient de le voir, entre des travaux de commande et un isolement plein de déboires sans cesse renaissants? Il ne faut donc pas lui demander son opinion, même en matière de peinture, car il n'a pour ainsi dire pas d'opinion: celle de son maître est la sienne; du moins il le dit, et il le croit. Son maître est coloriste, et il affirme que la couleur est, sans contredit, de toutes les qualités d'un peintre, la plus importante et la plus précieuse. Fi de Léonard de Vinci et de Raphaël! fi de l'école florentine et de l'école romaine! Vive l'école vénitienne, au contraire! vivent le Titien et Paul Véronèse! voilà de vrais peintres!—Et si Théodore avait un maître dont les idées fussent complétement différentes de celles que nous venons de dire, son opinion aussi serait complétement différente. Il n'y a que le dessin, dirait-il, il n'y a que la ligne; tout comme il disait tout à l'heure: Il n'y a que la couleur!

En toute autre espèce de matière, les idées de Théodore sont moins remarquables encore, s'il est possible, car il n'a positivement pas d'idées. Tirez-le de la peinture, et il sait à peine de quoi vous lui voulez parler. La littérature? qu'est cela? il l'ignore. Il sait bien qu'il existe des livres, mais il sait à peine le nom des plus élémentaires de ces livres, et il ne conçoit pas leur utilité. Entre la poésie et la prose, je ne suis pas bien sûr qu'il établisse une différence, sinon la différence qui se trouve dans la longueur des lignes. Du reste, vers ou prose, cela lui est bien égal. Il a trouvé une fois, sur le poêle de l'atelier, un volume des Orientales, dont il n'a pu lire deux strophes de suite; une autre fois, la Salamandre lui étant tombée sous la main, il s'est senti pris de bâillement avant d'être arrivé au bas de la première page: ce qui explique très-bien son dédain de la littérature en général. Cependant, pour être juste, je dois dire qu'il ne professe pas un trop grand mépris pour le drame moderne: la Tour de Nesle et Lucrèce Borgia ont particulièrement mérité son approbation. Il m'a dit, le lendemain du jour où il avait vu par hasard ces deux pièces, qu'il trouvait de beaux sujets de tableaux là dedans.

Et en politique, me demandera-t-on, quelles sont les opinions de Théodore? Ma foi! je n'en sais rien. De ma vie je ne l'ai entendu prononcer un seul mot qui eût trait à la politique; et je crois qu'on lui apprendrait des choses fort nouvelles, en l'instruisant de la révolution de juillet, de l'avénement de Louis-Philippe et de la lutte entre les prérogatives de la cour et celles de la chambre des députés. Si l'on tirait des coups de fusil dans la rue, Théodore quitterait peut-être son pinceau pour se mettre à la fenêtre, mais il n'aurait certes pas la curiosité de demander pour qui ou pourquoi l'on fait tant de bruit. En affaire de religion, c'est la même chose. Fourriéristes, saint-simoniens, père Enfantin et abbé Châtel, sont comme n'existant pas pour Théodore. Il a bien vu, sur l'étalage d'un coiffeur, un buste en cire du père Enfantin; mais comme ce buste ne portait pas d'étiquette, il a cru que c'était le portrait du maître de la maison, tout simplement; et il a blâmé beaucoup le dessin et la couleur de cette figure.

Et l'amour?...

Ah! nous touchons ici une corde qui devrait résonner, sans doute, et qui cependant ne rend que de sourds accords. L'amour, dans le sens mystérieux et platonique du mot, est tout à fait étranger à Théodore. Comment l'amour lui aurait-il été révélé, en effet, à lui qui n'a jamais entendu que des paroles amères ou ironiques, et qui n'a jamais pu encore déposer ses peines dans un cœur ami?