Les amateurs des tulipes jaunes furent traités d'obstinés, de gens enveloppés des langes des préjugés, d'illibéraux, de rétrogrades, de ganaches, d'ennemis des lumières, et de jésuites.

Les partisans des tulipes blanches furent déclarés audacieux, novateurs, révolutionnaires, démocrates, tapageurs, sans-culottes, jeunes gens.

Des amis se brouillèrent, des ménages furent désunis, des familles divisées.

Un soir que M. Muller jouait aux dominos avec un de ses camarades d'enfance, horticulteur comme lui, on parla des tulipes,—des tulipes jaunes et blanches. M. Muller tenait aux jaunes; son ami était pour les idées nouvelles. Méhul, du reste amateur très-distingué, venait alors de passer aux blanches.

M. Muller et son ami, tous deux hommes de bon goût et de savoir-vivre, mettaient la plus grande modération dans leurs paroles, et évitaient avec un soin extrême d'en venir jusqu'à la discussion.

—Certes, disait M. Muller, la nature n'a rien fait de trop; il n'est pas une pierrerie de son riche écrin qui ne charme la vue; il est triste de voir des personnes procéder par exclusion. Il est certainement quelques tulipes à fond blanc que j'admettrais volontiers dans ma collection, si mon jardin était plus grand.

—De même, reprit l'ami, désirant de ne pas rester en arrière en fait de politesse et de concessions, j'avouerai que érymanthe[6], toute jaune qu'elle est, est une fleur fort présentable.

—Je ne méprise pas l'unique de Delphes[7], malgré son fond blanc, reprit M. Muller.

—Elle n'est pas très-blanche, reprit l'ami; ce n'est qu'au bout de trois ou quatre jours qu'elle se débarrasse d'une teinte jaune qu'elle a en ouvrant ses pétales; aussi n'en faisons-nous pas grand cas.