Quelques semaines avant le bienheureux anniversaire, le principal maître d’études, que l’on décore du titre d’inspecteur, fait écrire aux élèves une circulaire, qui commence toujours à peu près en ces termes:

«Ma chère maman,

«Comme nous voulons ménager une surprise à notre bon maître, etc.»

La lettre est écrite de préférence aux mères, parce qu’elles se laissent plus facilement toucher par ces amabilités de commande qui simulent la reconnaissance. Le père de son côté tient à honneur de ne pas donner moins qu’un autre; de sorte que la fausse sensibilité des femmes, combinée avec la vanité puérile des maris, élève rapidement la somme qui doit formuler la reconnaissance.

Comme c’est l’inspecteur qui est le confident de la surprise, c’est lui qui est le percepteur de la contribution; c’est lui aussi qui se charge de choisir le cadeau destiné à représenter les sentiments réunis des élèves. Mais, comme on le pense bien, il a soin de consulter M. Moisson. Or, M. Moisson a les goûts solides, et d’habitude il désigne quelque pièce d’argenterie, qui n’ôte que peu de chose à la valeur du capital monétaire. C’est ainsi que par une longue suite de surprises habilement combinées, l’industriel de l’enseignement s’est acquis, sans bourse délier, une riche vaisselle qui aurait fait envie à plus d’un grand seigneur, lorsqu’il y en avait. Mais en homme modeste, M. Moisson ne met au jour ces trésors que dans les cérémonies d’apparat, lorsqu’il convie à un dîner solennel le proviseur du collége et autres officiers universitaires, dont il a besoin pour appuyer ses succès.

Le jour de l’offrande venu, les écoliers, qui savent qu’on leur réserve aussi la surprise d’un congé, endossent dès le matin leurs vêtements du dimanche, et immédiatement après le déjeuner, rangés en bataille, l’inspecteur en tête, ils entrent au pas de charge dans le salon de leur directeur, qui, par un singulier hasard, s’y trouve en grande tenue. M. Moisson prend son air d’étonnement annuel et de bonhomie périodique. Enfin, quand toute la troupe est rangée en cercle, la pièce d’argenterie est déposée sur le guéridon, et le plus habile des rhétoriciens débite une pièce de vers latins à l’usage des bons maîtres. A mesure que se prolonge la harangue virgilienne, l’émotion du mentor redouble; sa poitrine se gonfle; il promène des yeux attendris sur les élèves et la vaisselle plate. «Mes amis, s’écrie-t-il après que l’orateur a fait silence, mes chers amis, mon cœur est trop plein pour que je puisse répondre dignement à cette attention délicate, si peu attendue et si peu méritée. Je regrette que vous ayez cru nécessaire de me témoigner votre affection par une aussi somptueuse offrande. Une fleur, une simple fleur m’eût suffi comme souvenir, si une fleur pouvait durer autant que mes sentiments pour vous.» Puis, en forme de péroraison, il les invite à venir dîner avec lui sur le gazon champêtre du bois de Boulogne.

Il ne faut pas croire pourtant que pour ce repas de corps M. Moisson ait recours aux dispendieux services d’un restaurateur: ce serait payer trop cher le cadeau du matin. Dès la veille, les gigots froids ont été préparés, la charcuterie a fourni ses nombreux saucissons, et quelques poulets étiques complètent le festin.

Bientôt on se met en route, chacun portant sa charge, qui les assiettes, qui la viande, qui le pain; quant au vin, M. Moisson l’achète sur les lieux: hors barrière, c’est tout profit.

Il faut assurément avoir le cœur ouvert à toutes les joies faciles de l’enfance, pour trouver quelque charme à un dîner sur l’herbe. Mal assis, mal servi, mal abreuvé, on passe son temps à faire la guerre aux insectes, et à disputer sa ration aux coléoptères. C’est vraiment par trop patriarcal. Mais pour les écoliers tout changement est un bonheur. Toujours condamnés au silence pendant leurs repas, ils se sentent libres en vociférant, et se croient puissants à force de bruit. Les élèves de M. Moisson usent largement de ces jouissances inaccoutumées, et s’enivrent de paroles.

Au dessert, M. Moisson leur adresse une nouvelle allocution; après s’être applaudi sur toutes les félicités du jour, il s’excuse modestement sur la simplicité du repas. «Toutefois, ajoute-t-il, lorsque je contemple toutes ces figures heureuses qu’animent les joies pures de cette fête de famille, il m’est permis de répéter avec le poète: