Aimable enfant! oui, je le préfère et de beaucoup, dans sa vérité sauvage et déguenillée, à ces beaux petits messieurs de Paris que leurs bonnes promènent aux Tuileries en si grande cérémonie. Il apporte en naissant tous les nobles instincts, le courage, la franchise, l’indépendance, l’art de vivre de peu, cette grande science de la vie heureuse et sage; il accepte, et comme une aubaine à son usage, même les orages et les tempêtes, même les famines et les pestes: il assiste sans le savoir à l’enfantement de toutes les grandes idées, à la lutte incessante de toutes ces forces rivales; et pour la part qu’il y prend, pour le sang qu’il y verse, pour l’intelligence qu’il y apporte, il ne demande rien que la permission de voir passer sur le Pont-Neuf le nouveau roi qu’il a créé. Issu d’une longue suite d’aïeux dont la noblesse se perd dans la nuit des temps, et jeté par le bonheur de sa naissance dans cette grande ville qui est la tête du monde, il met à profit tous les hasards, tous les bonheurs, tous les accidents de sa ville natale, comme fait le jeune pâtre de la Suisse pour ses montagnes, comme fait le Normand pour ses campagnes, comme fait l’Allemand pour les bords du Rhin, son fleuve bien-aimé. Le gamin de Paris sait toute sa ville par cœur, il en connaît toutes les rues, tous les passages; il a étudié avec le plus grand soin les faubourgs, les rues, les quais, les carrefours; il est monté dix fois au sommet de la Colonne, il a pensé se perdre dans les Catacombes, il a passé bien des revues au Champ-de-Mars. Que de belles promenades il a faites au parc de Saint-Cloud! Il sait très bien que Voltaire est logé au Panthéon, que l’abbé de l’Épée est l’instituteur des Sourds-Muets, que saint Vincent de Paule est l’inventeur des Enfants-Trouvés. Il va parfois se promener dans la galerie du Louvre, et là, parmi tous ces chefs-d’œuvre entassés uniquement pour son plaisir, le drôle, qui s’y connaît, s’arrête avec orgueil devant le petit pouilleux de Murillo, le chef-d’œuvre du Louvre; et vous pensez si le gamin de Paris doit être fier quand il se dit que ni les vierges, ni les têtes de Raphaël, ni les Vénus du Titien, ni les gentilshommes de Van Dyck, dans toute leur magnificence, ne sont comparables au gamin de Murillo. C’est encore et toujours l’histoire des lys de Salomon.
Mais, de toutes les parties de la ville, celle, je crois, que le gamin de Paris connaît le mieux, ce sont les bords de la rivière. Sur les bords de la Seine, le gamin est heureux comme le poisson dans l’eau: il vous dira les fonds et les bas-fonds; en tel endroit on a pied, plus loin il y a un creux, un peu plus loin c’est du sable. Il monte effrontément dans tous les bateaux de blanchisseuses, sans peur du battoir; il est de toutes les parties de pêche, et il ne se prend pas un goujon sans sa permission immédiate. Quand vient l’été, le gendarme a beau menacer le gamin de prendre ses habits pour le forcer à être vêtu plus décemment quand il nage, le gamin de Paris fait la nique au gendarme; et d’ailleurs ils sont bien ensemble, ils se comprennent, ils s’aiment. Et puis comment prendre les habits du gamin? il n’en a pas! Il s’en va donc tout nu, et les mains derrière le dos, à la façon de l’empereur, sur toutes les îles de la Seine. Quand la rivière est gelée, le gamin glisse sur ces mêmes eaux dans lesquelles il nageait. Quelquefois il veut savoir ce qu’il y a là-bas, au bout de toute cette eau, et dans le premier bateau qui passe il grimpe. Il va ainsi jusqu’à Rouen, jusqu’au Havre, jusqu’à la mer. Une fois à la mer, il se fait matelot, et le voilà qui part pour les Grandes-Indes. Bon voyage! Cependant dans son quartier on l’appelle pendant huit jours, sa mère le pleure, puis elle se console en faisant un autre gamin de Paris.
J’ai dit plus haut que le gamin de Paris avait le visage et la tournure d’un gentilhomme, quelquefois aussi il en a les manières; car enfin il est élevé en compagnie avec la grisette, cette grande dame perdue au milieu du peuple parisien. Avec les façons d’un gentilhomme, il en a souvent les goûts élevés: il aime les chevaux, les belles voitures, la musique, les spectacles, les promenades, les belles livrées; il aime tant la livrée qu’il ne la portera jamais. Appelez-le polisson, il ne se fâchera pas; appelez-le laquais, il vous recevra à grands coups de poing.
Les jours de fêtes publiques étaient autrefois ses grands jours. A chaque victoire nouvelle on lui jetait des dragées par la tête, on l’accablait de cervelas à l’ail et de pains de quatre livres; pour lui, en guise d’eau, les fontaines vomissaient des flots de vin; pour lui seul brillaient ces feux d’artifice dans les airs; il était, même avant la grande armée, le roi de ces fêtes consacrées par l’histoire. Et en effet, avec quoi se composait la garde impériale, sinon de gamins de Paris?
Hélas! aujourd’hui notre pauvre héros a perdu une grande partie de ses joies. Sous le vain prétexte d’une bienfaisance mieux entendue, on a supprimé les dragées, le vin des fontaines, les pains de quatre livres et les saucissons à l’ail. Oh! douleur! on a même supprimé les représentations gratis, et notre gamin ne peut plus aller aux premières loges, et ne peut plus siffler, selon son bon plaisir, mademoiselle Mars et M. Talma. Grande imprudence que la révolution a commise! elle a oublié les services du gamin de Paris dans les trois jours, et le gamin, qui est rancuneux, se souviendra de cet oubli.
A défaut du Théâtre-Français et de l’Opéra, le gamin de Paris possède en propre plusieurs théâtres: le théâtre de la Porte-Saint-Martin, celui de la Gaieté, de l’Ambigu-Comique, des Funambules, le salon de Curtius. A la Porte-Saint-Martin, il a approuvé les débuts dramatiques de M. Victor Hugo, mais il a trouvé qu’il y avait trop de cercueils et de poison dans Lucrèce Borgia; au théâtre de la Gaieté, il s’est abandonné sans réserve à M. de Pixérécourt, le Corneille des boulevards. Quand est mort Victor Ducange, le gamin de Paris a pleuré, car Victor Ducange avait obtenu et mérité toutes ses sympathies. C’est lui qui a fait la fortune de Debureau. Pour lui plaire, madame Saqui a manqué mille fois de se casser les reins; le Cirque-Olympique a essoufflé tous ses chevaux: il a évoqué les mânes de l’empereur et de la grande armée, que nous avons vue défiler au bruit des trompettes et des fanfares sur ce champ de bataille de deux cents pieds carrés. Parmi les choses qu’il aime le plus après les pommes de terre frites et le jeu de bouchon, il faut placer encore le coco, les marchands d’oiseaux, l’orgue de Barbarie et les chanteurs en plein vent.
Un autre de ses grands plaisirs, c’est d’aller, quand se rencontre une de ces affaires bien sanglantes, un de ces crimes tout remplis de mystères, prendre sa part d’émotions dans le parterre de la cour d’assises; il a un instinct merveilleux, un coup d’œil rapide, qui lui font deviner tout d’abord le fort et le faible de l’accusation et de la défense. Regardez-le, prêtant une oreille attentive au réquisitoire du procureur du roi, aux réponses des accusés, aux plaidoiries des avocats: ce n’est pas la même figure de tout à l’heure, quand le gamin était lâché par la ville; ce n’est plus le turbulent spectateur qui remplissait de bruit et de désordre le poulailler de l’Ambigu-Comique ou de la Porte-Saint-Martin; c’est un spectateur grave et ému de pitié, c’est un juge austère qui dit dans son âme et conscience: «Oui, l’accusé est coupable. Non, l’accusé n’est pas coupable.» Un jury ainsi composé de ces jurés de la borne et du carrefour porterait à coup sûr des jugements souvent irréprochables. Cet enfant, si futile et si léger en apparence, qui a fait une guerre acharnée, impitoyable aux marchandes de pommes, aux marchands de marrons, il a cependant le crime en horreur; un assassin l’épouvante, le vol avec effraction lui paraît contre toutes les règles de la chiperie. Aussi est-il impitoyable dans l’arrêt qu’il a porté: il suit son condamné jusqu’à la prison, jusqu’au poteau infamant; bien plus, il le suit jusqu’à l’échafaud, il appelle cela son exemple. «Gendarme, laissez-moi voir mon exemple.» Ainsi parle-t-il; et, chose horrible, c’est que le gamin soutient cet affreux spectacle avec le plus grand sang-froid; il joue avec la mort comme s’il jouait au bouchon; il se repaît de cet affreux spectacle. C’est là qu’il apprend à envisager sans pâlir tous les horribles accidents des révolutions. Singulier enfant qui rit de tout, qui plaisante le condamné qui passe, qui tutoie le bourreau comme un sien camarade, qui monterait sur l’échafaud pour y danser, si on le laissait faire; singulier enfant qui chante ses plus gais refrains en allant à la Morgue, et qui chante encore à la Morgue, même en présence de quelque pauvre petit gamin comme lui, écrasé le matin même par quelque voiture au galop! Alors savez-vous ce qui arrive? il sort de la Morgue, et pour ne pas être écrasé par la première voiture qui passe, il monte derrière cette voiture, et une fois là, rien ne peut l’en faire déguerpir, ni les coups, ni les menaces. Cette voiture est à lui, ces chevaux sont à lui; il les excite de la voix et du geste; seulement il trouve qu’ils ne vont pas assez vite, et il se promet bien de ne pas garder longtemps son cocher.
Telle est cette vie, ou plutôt tel est cet admirable vagabondage d’un enfant de douze ans à travers la vie parisienne. Comme vous le voyez, c’est là le plus singulier mélange de vices et de vertus, de qualités et de défauts, d’insouciance et de courage, de ruse et de naïveté, de toutes les vertus opposées et de tous les vices contraires qui se puissent rencontrer sous le soleil. Cet enfant, ou si vous aimez mieux, cet homme ainsi fait, résume en entier ce qu’on appelle l’esprit français: indépendance indomptée, noble cœur, mauvaise tête, gai visage, malice sans fiel, jeunesse éblouissante et ébouriffée; tous les instincts généreux, l’intelligence la plus hardie, le regard le plus fin, la vanité la plus charmante: tel est le gamin de Paris. Il n’est pas le produit des siècles, comme aussi il n’est pas le produit de l’éducation; il est né avant les siècles, il est né de lui-même et par lui-même; il ne procède que de lui seul, et l’histoire dont il a fait partie a passé sur sa jeune tête sans la toucher, sans la courber. Tel il est aujourd’hui, et tel il était au commencement de la monarchie française. C’est surtout de cet enfant qu’on pourrait dire ce que Napoléon disait des vieux Bourbons: «Il n’a rien appris, il n’a rien oublié; il a passé, sans rien prendre et sans rien laisser de sa toison, à travers toutes les révolutions et toutes les tempêtes.» Gamin sous l’empereur Charlemagne, gamin sous le roi Louis XI, gamin sous François Ier, sous Louis XIV, sous Louis XV, sous Louis XVI, il ne s’est jamais inquiété ni des rois qui commandaient, ni des lois auxquelles il fallait obéir, ni des gloires qu’on voulait lui imposer; il n’a jamais été ni catholique, ni protestant, ni jésuite, ni janséniste; il a toujours été révolutionnaire, révolutionnaire non par principes, mais par sentiment; non pas pour son ambition personnelle, mais pour son plaisir, et parce que cela l’amuse de bouleverser ainsi toute chose autour de soi. Il n’a jamais flatté aucun pouvoir, il n’a jamais obéi à personne; avec lui on ne peut compter sur rien, pas même sur l’enthousiasme. De la rancune, il n’en a pas; de la reconnaissance, il n’en a pas non plus. Donnez-lui un écu, il vous fait la grimace; refusez-lui cinq centimes, il vous fera la grimace. Jamais personne, et même les plus grands politiques, n’ont pu trouver un moyen de dompter, de dominer, de réfréner cet indomptable petit bonhomme: la force ne lui fait rien, ni la peur; la gloire seulement y fait quelque chose, mais encore faut-il bien que ce soit quelques-unes de ces gloires sans conteste et comme il en apparaît rarement dans le monde; ainsi est-il fait. Les politiques, non plus que les prêtres, non plus que les soldats, non plus que les orateurs, le préfet de police lui-même n’y peut rien; je crois même que le bon Dieu, oui, le bon Dieu lui-même, s’il voulait s’en donner la peine, ne pourrait pas extirper ce lichen!
On prétend que le monde aura une fin, et il faut bien le croire, ne fût-ce que pour rassurer la Bibliothèque royale, qui s’encombre chaque jour. Quand ce dernier jour du monde arrivera, le chaos s’abattra sur la nature entière et reprendra son bien en disant: «Ceci est à moi.» Seulement, de toutes ces villes renversées, de toutes ces capitales détrônées, de tous ces royaumes confondus dans le même limon, il n’y a qu’une chose que le néant est condamné à respecter, c’est la colonne de la place Vendôme, et, au-dessus de la colonne, la statue de l’empereur Napoléon. Eh bien! je vous fais un pari: moins que rien, dix contre un, la France contre L’Angleterre, qu’au sommet de la colonne, sous le petit chapeau de l’empereur, et comme la seule vermine qui soit digne de sa tête impériale, cherchez bien, vous rencontrerez à coup sûr une grisette et un gamin de Paris, qui se seront réfugiés là uniquement pour donner un démenti au néant, pour prolonger dans les siècles nouveaux le nom de l’empereur Napoléon. Et voilà comment, malgré tous ses efforts, le bon Dieu ne pourra jamais arriver à trouver la fin du monde, grâce à la grisette et au gamin de Paris!
J. Janin.