On demande en lui un professeur de langues anciennes et vivantes, de musique, de botanique, de dessin, d’histoire naturelle. On veut qu’il remplace tous les donneurs de leçons au cachet, excepté le maître de danse: celui-là est inimitable. La danse a fait de tout temps le désespoir des précepteurs. Que fera-t-il? La nécessité, dit-on, est la mère de l’industrie, mais d’une industrie honnête, s’entend; les circonstances enfantent les hommes capables. Il se met donc franchement à l’étude, déchiffre la musique, analyse les fleurs, parcourt Buffon, dévore Rollin, lit et relit l’arithmétique de Bezout; bref il défriche les éléments de toutes les sciences, et le voilà universel. Il enseigne à mesure qu’il apprend. Excellent moyen suivant les plus grands maîtres, qui conviennent que la meilleure manière de s’instruire est d’instruire les autres. Le précepteur ne tarde pas à en sentir l’efficacité, à en recueillir les fruits; et, par son louable artifice, il se fait un petit fonds de connaissances qui lui permettent de devancer son élève de quelques pas.

Ce qui fait du précepteur débutant un être à part, une existence infiniment et douloureusement excentrique, c’est la vie dont il doit vivre, c’est l’atmosphère qu’il est obligé de respirer. Sans aucune idée des convenances, ce pauvre précepteur se trouve tout-à-coup précipité au milieu d’un monde dont il ignore jusqu’aux moindres manières. C’étaient choses niaises et frivoles aux yeux de ceux qui l’ont éduqué. Il a bien lu, si vous voulez, la Civilité puérile et honnête; mais, qu’est-ce qu’un livre pour apprendre à devenir aimable, poli, courtois, complaisant avec délicatesse, sociable sans afféterie, gai sans exagération? Aussi le précepteur au début n’a-t-il d’autre ressource, pour se tirer d’embarras, que de pivoter sur ce qu’il nomme, dans son langage ascétique, humilité. Baisser les yeux et écouter sans rien dire, deux qualités indispensables chez les reclus de la Grande-Chartreuse, telle sera sa tactique. Humilité incarnée, espèce d’ecce homo, il se tient à table et au salon comme le dieu Terme sur une grande route.

Avez-vous un ami grand seigneur, ou épicier châtelain, partisan déclaré de l’éducation privée, pour obéir à une conviction, ou seulement pour ne pas déroger aux us et coutumes de ses aïeux, il prétend à tort ou à raison que son fils soit, comme lui, élevé au foyer paternel. Il s’est muni d’un précepteur fraîchement débarqué du séminaire et portant des certificats de bonne conduite. Madame l’a examiné des pieds jusqu’à la tête; s’est informée de son âge, de ses goûts; son extérieur est passable, et plus heureux que La Mennais, si outrageusement rebuté par la fière Tory, en pareille circonstance, notre homme de lettres est retenu au grand rabais. Car, hâtons-nous de le dire à la louange du précepteur, ses intérêts pécuniaires le touchent peu; l’avarice est assurément son moindre défaut. «Ce qu’il vous plaira, et votre amitié, dont je me trouverai toujours trop honoré.» Peut-on demander de plus modestes appointements. Partant, le contrat est bientôt passé, tout se fait verbalement: le précepteur est engagé, c’est une affaire convenue. Pour les habitants du château, il y a un tout petit événement dans l’apparition d’un précepteur; mais pour lui commence une torture qui doit durer plusieurs semaines. C’est le premier quart d’heure d’un drame héroï-comique.

Vous venez passer six mois à la campagne de votre ami, et vous arrivez justement quelques jours après l’installation du précepteur. C’est l’heure du dîner, la cloche a sonné, tout le monde est à table, excepté le précepteur et son élève. Averti de la présence d’un étranger, il a vite cessé sa classe, dépouillé ses bras des fausses manches qui garantissent son unique redingote, et ouvert sa Civilité. La Civilité!... Oh! oui, c’est son étude de chaque jour; c’est son code, sa règle de conduite, son magasin de belles choses. Il réfléchit à la manière de se présenter; il s’étudie, combine mille positions, mille tours de phrases. Il retarde autant qu’il peut le moment de paraître, car il redoute singulièrement les figures nouvelles. Cependant son élève l’attend, le presse; le laquais, de sa voix la plus grosse, lui fait entendre le redoutable c’est servi! Il faut partir. Il arrive à la salle à manger, son sang se fige dans ses veines: il ouvre enfin par un mouvement convulsif, et pousse son élève en avant. Il paraît ensuite, encore pâle et tout tremblant, fait, dès la porte, un premier salut jusqu’à terre, un second de même nature vers le milieu de sa route, et puis un autre, appuyé sur le dossier de sa chaise: trois temps bien accentués, selon la règle; il s’avance vers vous, vous souhaite le bonjour, et vous demande comment vous vous portez; il croit que c’est d’urgence. Faites-lui la grâce de ne pas lui rire au nez. Vous accueillez l’élève comme une nouveauté; vous l’embrassez, vous le caressez, vous le complimentez sur sa bonne mine: bref, vous n’oubliez aucun des petits riens d’usage en pareille occasion. Pour le précepteur, il a perdu son temps et sa peine; vous n’avez point répondu à ses saluts de cérémonie; vous êtes resté indifférent et muet à ses questions de santé, c’est tout naturel, le bon ton l’exige: un précepteur! c’est-à-dire un intrus, dans le palais du seigneur votre ami. Fi des manants!

La dame de la maison, désireuse de faire remarquer le précepteur de son fils, et pour le forcer à produire un échantillon de son esprit, lui adresse des reproches aimables sur son retard. Le précepteur rougit pour toute réponse; s’il lui arrive de hasarder une phrase, il a besoin de tout son savoir, il appelle à lui toute son énergie pour l’achever. Ne lui faites pas de questions, vous le mettrez en peine, et votre curiosité ne sera payée que d’un oui ou d’un non prononcé bien bas.

La seule chose qui absorbe alors ses facultés, le seul objet sur lequel il concentre son attention, c’est la civilité. Il tâche de s’y conformer en tous points. Par exemple, il attache avec une épingle sa serviette à son estomac (vieux style), tient rigoureusement sa cuillère et sa fourchette de la main droite; mange sans bruit, condamne ses yeux à rester collés sur son assiette, et ne se moucherait pas pour un empire. Vous vous apercevez que le précepteur a bon appétit. Vous l’avez peut-être déjà accusé du plus vilain des sept péchés capitaux; parce qu’il mange de tout, vous vous êtes dit: C’est un glouton! Infâme calomnie! En effet, ce que vous prenez pour un acte de sensualité n’est rien autre chose qu’un poignant martyre; et ne voyez-vous pas qu’il n’ose rien refuser, le malheureux! C’est dans ses principes une malhonnêteté à faire. Après le repas, il passe au salon pêle-mêle avec les dames, sans offrir son bras à aucune d’elles. Le jour où il se permettra une pareille galanterie, il se croira le plus audacieux des Don Juan. Il prend place sur le canapé pour ne pas priver le sexe des chaises et des fauteuils. Quelquefois, pour se débarrasser de lui-même, il se plante en contemplation devant un tableau, ou regarde à la fenêtre par manière de rêverie. La gazette est une de ses grandes ressources; il feuillète aussi volontiers les cahiers de musique. En homme discret et qui sait vivre, il ne se mêle point aux différents cercles, ne prend jamais part à la conversation, et s’esquive à petit bruit, le plus tôt qu’il peut. Il regarde comme la dernière des incongruités de se chauffer le dos tourné à la cheminée en relevant les pans de son habit. Se croiser les jambes et s’étendre insouciamment au fond d’une bergère est une indécence qu’il ne pardonne pas, et blâme hautement comme un des plus insignes abus du siècle des lumières. Pour joindre la pratique à la théorie, quand il est assis, il se tient raide et tout d’une pièce sur le bord de sa chaise. Vous le verrez donner encore dans mille autres travers. Le chapitre de ses gaucheries vous prêtera à rire plus d’une fois sans doute. Il vous amusera longtemps de ses bévues, et cela sans mauvaise intention, sans malice aucune, le pauvre garçon! Encore une fois, ne lui en voulez pas!

A côté de ces défauts brillent de précieuses qualités. Le précepteur est d’une douceur angélique et d’une rare bonhomie. Figurez-vous que son élève lui fait impression. Aussi l’appelle-t-il M. Eugène, M. Arthur ou M. Raoul. Il l’amadoue, le cajole, le trouve charmant, enfin le gâte jusqu’à la moelle des os; le tout par respect pour sa naissance. C’est vraiment une bonne fortune pour un fils de haute lignée qu’un précepteur. Il est toujours dans les meilleurs termes avec lui. Des congés autant que d’heures par jour! Jamais de punitions! Le système d’un précepteur ne les comporte pas. C’est au cœur que le précepteur s’adresse; il veut tout obtenir par la voie des sentiments. Je vous défie de lui arracher un renseignement au désavantage de M. Arthur. M. Arthur est un terrain précieux à cultiver; c’est un enfant d’une espérance gigantesque; il promet à la patrie un citoyen distingué. M. Arthur s’acquitte de ses devoirs dans la perfection. Il sait très bien ses leçons, explique très bien son latin, dessine très bien, chante très bien, botanise très bien, est très honnête, très gentil: rien que des superlatifs! Réservé à l’élève de les démentir quelquefois.

Ainsi par un beau jour il vous prend fantaisie de sonder le terrain. Vous pénétrez dans le sanctuaire, c’est-à-dire dans la chambre à coucher du précepteur: c’est là qu’il fait ses études et ses classes. Vous trouvez le maître et l’écolier engagés dans la plus vive discussion: les conversations sont la condition sine quâ non de succès pour le précepteur. Le préceptorat peut se traduire par des causeries perpétuelles. On y instruit en riant, et quelquefois aussi en dormant. Et ne vous scandalisez pas trop si vous surprenez les deux champions ronflant à qui mieux mieux. Éveillez-les doucement et interrogez. Gardez après cela le résultat de vos investigations pour vous; surtout n’en dites rien à la mère. Madame n’entend pas que son fils soit brusqué. Son précepteur est plein de mansuétude; il lui convient à ravir.

«Mes enfants ont beaucoup perdu en perdant ce bon M. Morin, me disait un jour madame la baronne de ***. C’était un jeune homme soumis, doux et facile à vivre, toujours content, toujours de votre avis. Il avait pour eux tous les égards et les ménagements possibles. Et puis de la méthode... ah!... il suivait exactement mes principes, ne faisait rien sans me demander conseil; enfin, c’était un homme tout à fait à sa place. Quel excellent caractère!»

C’est bien là en effet le précepteur débutant, le précepteur encore enfant. Les grands airs lui font peur; timide jusqu’à ramper, il n’a de volonté que celle des autres, et se laisse mener à la lisière au lieu de régenter comme il en aurait le droit. Mais il grandira, et en devenant homme il s’émancipera, il se mettra à l’aise.