L’ouvrier tira de sa poche des petits bons hommes dessinés sur carton, et découpés; alors je m’avançai et demandai au peintre vitrier la permission de me mêler à sa conversation, en lui expliquant le but de ma présence dans le quartier du Gros-Caillou. Il parut flatté de l’empressement que je portais à être son auditeur, et il commença ainsi:
La valeur n’attend pas le nombre des années...
Qui sert bien son pays n’a pas besoin d’aïeux...
Le premier qui fut roi fut un soldat heureux...
A vaincre sans péril on triomphe sans gloire...
«La valeur, etc.... Voilà quelque chose qui est un peu vrai de par rapport à ces vieux bibards d’invalides qu’il a bien fallu qu’il n’ait pas d’attendu le nombre des années pour venir glorieusement être chauffés, nourris, logés aux frais du gouvernement.
«Qui sert, etc... Qu’il n’a pas de besoin d’aïeux que celle-ci de verse est encore fort juste... On n’a pas besoin d’aïeux pour être invalide... On est assez âgé pour être son aïeul à soi-même...
«Le premier qui... Ceci est de plus en plus juste, car on voit parfaitement que les invalides ne sont pas rois des Français. Ce qui s’explique aisément par la chose que le premier roi a été un premier soldat, mais que depuis ce temps y ayant eu pas mal de soldats et très peu de rois, il n’est pas étonnant que l’invalide ne soit pas roi de France. Ce qui ne prive pourtant pas l’invalide d’avoir été un soldat parfaitement heureux, et d’avoir cuit dans son jus sous le beau soleil de l’Égypte, pour après venir s’affranchir, dans la Russie, d’une foule de glaces mieux faites, mais moins bonnes qu’au café des Aveugles....
«A vaincre, etc... Voilà ce qui fait que nos vieux écloppés, torgnolés, esquintés, échignés de grognards, se sont couverts et se recouvreront perpétuellement de gloire sur toute la ligne, car leur triomphe a toujours été accompagné de grands périls. Et là-dessus... j’estime et j’honore le celui que je ne connais pas, mais qui est un peu mousseux dans sa façon de penser les verses à l’égard du militaire.... et que moi aussi j’en ferai des verses sur le militaire, que la première sera sur l’invalide, mais que il faut le connaître comme je le connais pour lui en parler...» Alors je le priai de commencer... Il calma un peu son enthousiasme, reprit haleine, et me fit voir ses bons hommes.
—«Voilà, monsieur, ce qui vous représente un petit garçon qui a un tambour que il le tambourine.... Il a une uniforme qui est celle des tapins des invalides... C’est les enfants des estropiés de l’endroit qui font partie du petit état-major de l’hôtel... Je vous en parle savamment puisque j’ai un peu roulé la diane dans le bâtiment de Louis XIV.
—«Ce que vous voyez après, les jambes crochues et le dos rond, en uniforme et en bonnet de coton, c’est le caporal d’inspection qui se rend à ses fonctions.