Les images et les explications de Colopeau lui valurent les chaleureux applaudissements de son compagnon, et j’y joignis volontiers les miens. Cet échantillon populaire de style descriptif m’avait vivement intéressé, et avait redoublé le désir que j’éprouvais de voir de près les invalides et leur demeure. Mais des circonstances imprévues m’ayant éloigné de Paris peu de jours après, j’adressai à mon ami E. de la Bédollierre un compte rendu de ma promenade, en lui recommandant de me communiquer les détails qu’il pourrait réunir sur l’objet qui m’occupait; il me répondit en ces termes:
Mon cher Lorentz,
J’ai visité plusieurs fois l’hôtel dont vous n’avez pu franchir le seuil, et je vous envoie le résultat de mes investigations. Que ne puis-je, en vous le présentant, emprunter à votre peintre en bâtiments sa verve et sa gaieté! Mais, comme tous les artistes ne voient et ne reproduisent pas la nature sous les mêmes couleurs, tous les observateurs n’envisagent pas les objets d’une manière identique. En saisissant le côté plaisant du sujet, vous ne m’avez guère laissé que le rôle d’Héraclite; c’est triste.
Vous connaissez l’extérieur de l’Hôtel des Invalides, et il est inutile de vous le décrire. Vous avez été frappé sans doute de la majesté de cet édifice, qui renferme une population égale à celle de la majorité de nos petites villes. Ce n’est qu’en le parcourant en tous sens, en errant de cour en cour et de jardin en jardin, en montant d’étage en étage, qu’on peut se former une idée exacte de ce bâtiment colossal. Il ressemble aux palais créés par le pinceau de Martin, et dont les profils immenses se perdent dans un immense horizon.
Les nombreux visiteurs des Invalides n’emportent de leur excursion que des notions vagues et confuses. Un guide les reçoit à la grille; après avoir admiré sur le bord des fossés les pièces de canon conquises par nos armées, ils entrent dans la cour royale, grand carré environné de deux étages de galeries. Ils sont introduits dans les cuisines, où on leur montre des marmites géantes, dont les deux principales contiennent chacune six cents kilogrammes de bœuf. Puis ils examinent l’église avec sa nef étriquée, son dôme imité de celui de Saint-Pierre de Rome, et surtout ses voûtes frangées de drapeaux enlevés à toutes les nations. En sortant, ils n’ont rien vu. Ils connaissent le corps et non l’âme qui le vivifie; ils ont parcouru la maison sans être au fait des mœurs et usages des locataires; on leur a montré une carapace, en leur disant: «Ceci est une tortue.»
J’ai procédé autrement: est-ce avec succès? vous en jugerez. L’on m’avait adressé à M. Teller, vénérable invalide de 81 ans, dont Henri Monnier a si fidèlement reproduit les traits. En arrivant dans la cour de l’Hôtel, je vis se découper sur le mur un vieillard courbé, assez semblable de loin à une virgule peinte en bleu sur une enseigne. Je l’abordai, le chapeau à la main, et lui demandai s’il connaissait M. Teller.
«Plaît-il, monsieur?
—M. Teller, ex-trompette-major du régiment des dragons Dauphin.
—Je ne vous entends pas, monsieur.»
Je répétai ma phrase en grossissant ma voix.