Exercent-ils des métiers hors de l’Hôtel, sont-ils concierges par eux-mêmes ou par leurs femmes, les invalides, pourvu que leur conduite soit régulière, obtiennent aisément la faculté d’emporter leurs rations quotidiennes, et de les partager avec leurs familles. La discipline à laquelle ils obéissent est d’une élasticité commode. Être présents à l’appel à neuf heures du soir, quand ils n’ont pas l’autorisation de découcher, assister en bonne tenue à l’inspection mensuelle, s’armer de leurs sabres quand ils sont de service, voilà à peu près tout ce qu’on exige d’eux. Ils se lèvent, rentrent, sortent, vont et viennent à volonté. On en rencontre dans tous les coins de Paris, appuyés sur leurs cannes, ou la portant suspendue à la boutonnière, sans compter ceux qu’on emploie à surveiller les plâtras et à garder les pavés: faibles défenseurs plus imposants par ce qu’ils furent que par ce qu’ils sont.

Dulaure a prétendu que l’architecte de Louis XIV avait réservé de vastes salles à l’état-major, et logé les invalides dans les combles; mais Dulaure n’était point tenu d’être impartial à l’endroit des œuvres de la monarchie absolue. Que les chambres d’invalides ne soient ni lambrissées, ni tapissées, ni plafonnées, qu’elles ressemblent à celles des auberges de village, concedo; mais la plus grande propreté y règne; l’air et la lumière y circulent librement; les murs sont peints en jaune à la colle et mouchetés de portraits de Napoléon; chaque lit a pour annexe une armoire, et est au besoin entaillé au chevet d’une échancrure où s’adapte la jambe de bois du dormeur. Si les dortoirs ne sont point chauffés, du moins le nombre des couvertures accordé à chaque pensionnaire est porté d’une à trois en raison de la rigueur du froid, et, pendant les journées d’hiver, de spacieux chauffoirs sont le point de ralliement de nombreux amateurs du piquet et des dominos. Tout est si bien combiné pour le comfortable des vieux serviteurs du pays, qu’il y a des chauffoirs exclusivement réservés aux fumeurs, et d’autres où la pipe est interdite.

La sollicitude dont on entoure les invalides redouble en proportion de leurs infirmités. Le service de santé, organisé avec la régularité la plus scrupuleuse, est divisé en deux sections, celle des affections aiguës et celle des affections chroniques. La dernière comprend des valétudinaires, soumis plutôt à un régime hygiénique qu’à un traitement médical, et dont l’âge, compliqué par des rhumatismes, est la principale maladie. La plupart s’accommodent difficilement de la diète et de la tisane gommée, et, si le médecin en chef leur accorde la permission de sortir, ils figurent souvent sur le rapport du lendemain avec une note comme celle-ci:

«No 15. Rentré dans un état d’ivresse.»

L’infirmier ajoute sur la dictée du docteur:

«Lui supprimer le vin; ne lui laisser mettre que la capote de l’infirmerie.»

Ceux dont les vieilles blessures ne se sont jamais complètement fermées, se présentent tous les matins au bureau des pansements, où on leur administre les secours que leur état nécessite. Les dimanches, les officiers de santé s’assemblent en conseil, et reçoivent solennellement les pétitions orales des invalides; il faut aux uns des gilets de flanelle, aux autres des lunettes, des bandages herniaires, etc. La concurrence est active, les réclamations sont nombreuses; ce que l’on a accordé à Pierre, Paul veut l’obtenir, et les membres du conseil, compatissants pour les faiblesses morales et physiques, mettent tout le monde d’accord par une répartition presque égale de leurs bienfaits.

Les invalides sont-ils assez vieux pour avoir besoin des soins accordés à l’enfance, assez près de la mort pour être nourris comme des nouveau-nés, des mains officieuses les servent avec empressement. On appelle ces quasi-centenaires les moines lais, nom donné jadis aux soldats estropiés que le roi plaçait dans les abbayes de sa nomination. Les plus décrépits sont relégués à l’infirmerie, et notamment dans la salle de la Victoire, réceptacle des misères humaines affublé comme par ironie d’une fastueuse dénomination, espèce d’antichambre de la tombe, où chacun attend son tour avec une apathique philosophie.

«Eh bien, que faites-vous, Bouffi? dit le docteur, s’adressant à une figure en lame de couteau, occupée à presser un bâton de sucre d’orge entre ses mâchoires dégarnies.

—Dame! je reste ici: où voulez-vous que j’aille?