A la tête des jeunes tapins se pavane, droit comme la canne qu’il fait tournoyer, un élégant tambour-major. A sa tournure martiale, aux cicatrices qui ennoblissent et détériorent sa physionomie, on voit qu’il n’a pas toujours eu des enfants à conduire, et qu’il se rappelle encore le temps où, placé en tête de son régiment, il était le premier à offrir aux balles ennemies sa poitrine d’athlète. Ce beau cavalier est un favori des dames, que son excellente tenue, la propreté de sa mise, la grâce de ses entrechats, la galanterie de ses discours, font rechercher dans les guinguettes des barrières voisines. Les conscrits prétendent qu’il est torrible avec les fommes. Il prime au Salon de Mars et au Grand Vainqueur, où, tous les jours de fêtes, il consomme un nombre incalculable de contredanses à dix centimes la pièce. Il n’a d’autres rivaux qu’un sien collègue, amputé des deux jambes, instruit jadis dans l’art de la danse par les jeunes filles d’outre-Rhin. L’agilité de ce dernier est vraiment phénoménale. Les violons le suivent à peine; la galerie le contemple avec admiration. Comme il saute, comme il gambade, comme il pirouette, comme il tournoie, plus solide sur ses jarrets de chêne qu’un habitant des Landes sur ses échasses! C’est un zéphir en uniforme d’invalide; c’est Vestris en jambes de bois.

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Les guinguettes où brillent le dimanche des danseurs plus ou moins ingambes, sont journellement le rendez-vous d’un grand nombre d’invalides. Le litre quotidien ne suffit pas à ces vieillards altérés. Parfois même leur goût blasé dédaigne le vin comme un liquide trop fade et trop insipide, et ils vendent leur ration pour se procurer du schnick, boisson plus militaire, dont ils ont contracté l’habitude dans les bivouacs.

Deux camarades de chambrée se rencontrent rarement sans être affectés d’une soif contagieuse. «Est-ce que nous ne buvons pas une chopine?» dit l’un; «Est-ce que nous n’écrasons pas n’un grain?» dit l’autre avec plus d’emphase. Ils vont s’attabler dans un cabaret, dissertent sur l’empire et sur l’empereur, et réunissent autour d’eux des groupes d’auditeurs attentifs. Parfois la conversation s’échauffe; les convives ne sont pas d’accord. Cette manœuvre a-t-elle été utile ou funeste? Ce fait d’armes a-t-il eu lieu en Prusse ou en Champagne? Cette charge a-t-elle été exécutée par les hussards ou par les dragons? «Je te dis que c’est par le 7e dragons.

—Je te dis que c’est par le 3e hussards.

—Je te dis que si.

—Je te dis que non.»

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