En décrivant les Invalides de Paris, j’ai fait le tableau moral de ceux d’Avignon, où est établie une succursale depuis l’expédition d’Égypte. Ce sont les mêmes habitudes, modifiées par le calme de l’existence départementale, et par une surveillance plus facile, en ce qu’elle ne s’exerce que sur cinq cents hommes. L’état sanitaire est plus satisfaisant, et la longévité plus grande sur les bords du Rhône que sur les rives de la Seine. Quant aux bâtiments de la succursale avignonnaise, ils se composent de deux maisons conventuelles, dont l’ancienne distribution a été presque entièrement conservée. Au milieu de la cour principale est une fontaine avec une inscription qui serait peu goûtée des buveurs, s’ils entendaient le latin:
Naïas
Hospita
Martis.
Le parc de la succursale, planté d’ormeaux et de platanes, est divisé en larges allées qui portent les noms d’Iéna, d’Austerlitz, de Wagram, etc. Les murs qui l’environnent présentent un résumé de l’histoire militaire de France depuis 1791 jusqu’à nos jours; des tableaux graphiques y rappellent les principales batailles, leurs dates, les noms de ceux qui s’y distinguèrent, leurs belles actions, leurs paroles mémorables; c’est un Panthéon en plein vent.
Que de souvenirs se rattachent aux vétérans qui, dans ces deux hospices, préludent au repos du tombeau par le repos de la vieillesse. Que cette réunion d’hommes échappés au carnage est, malgré les imperfections individuelles, imposante dans son ensemble! En l’étudiant, mon cher Lorentz, je me suis senti pénétré de vénération. Lors de ma dernière visite aux Invalides, j’étais allé dîner au café où vous eûtes le bonheur de rencontrer Colopeau. Le crépuscule tombait; l’obscurité naissante augmentait les gigantesques proportions de l’Hôtel. Je songeai aux brillantes visions qui devaient à cette heure planer sur cette enceinte, et dans une boutade poétique, j’écrivis les vers par lesquels je clos ma trop longue épître.
La nuit, quand tout se tait et dort sur l’Esplanade,
A l’horizon lointain mugit la canonade;
Des rêves glorieux ont visité l’Hôtel.
Soudain, chaque bataille, au renom immortel,
Fille du peuple libre ou fille de l’empire,
Prend un corps, et, vivante, elle marche et respire.
Fleurus, demi-vêtue et le sein palpitant,
Croise la baïonnette, et triomphe en chantant.
Embabeh, refoulant les Arabes timides,
Contemple l’Orient du haut des Pyramides.
Vengeant de tristes jours de défaite et d’affront,
Marengo pleure un brave; Austerlitz à son front
Porte des rayons d’or éclatants comme un phare,
Et sur des lacs de glace entonne sa fanfare.
Voici venir Wagram et la sanglante Eylau;
Pâle de désespoir, voyez-vous Waterlo,
Au milieu des moissons que la guerre a foulées,
Disputer aux Anglais ses aigles mutilées?
Entendez-vous encor, par la paix endormis,
S’éveiller en grondant les canons ennemis?
Entendez-vous frémir comme au gré de la bise
Les drapeaux suspendus aux voûtes de l’église,
Et que peut contempler l’invalide joyeux,
Quand il élève au ciel sa prière et ses yeux?
Alors les vieux guerriers se raniment; leur bouche
A retrouvé des dent pour mordre la cartouche;
Feuillage printanier des arbres rajeunis,
Les cheveux ont couvert leurs crânes dégarnis.
Comme un fleuve ses bords, le sang bat leurs artères;
Ils renaissent au jour des fastes militaires,
Et leur jeunesse ardente, avide d’un grand nom,
Est digne qu’on la risque en face du canon.
Ils se lèvent; pour eux la lutte recommence;
Ils reprennent un rang dans la colonne immense.
Soldats de vingt pays, esclaves de vingt rois,
Anglais, Autrichiens, Prussiens, Bavarois,
Opposent à leurs coups une épaisse muraille,
Que perce et démolit l’incessante mitraille.
Mille ennemis sont là; mais eux, vaillants et forts,
Rompent des bataillons, escaladent des forts;
Et si, dans la mêlée, un boulet les emporte,
Si la balle en passant les renverse, qu’importe?
Car, pour les voir tomber et mourir sans terreur,
Ils ont deux grands témoins, la France et l’empereur.
Hélas! bientôt la nuit, la mère des mensonges,
Dans les plis de sa robe emporte tous les songes!
Le matin reparaît, mais il ne reste plus
Que de pauvres soldats, éclopés et perclus,
Débris de corps humains, vieilles lames rouillées,
Par l’âge et les combats moitiés dépareillées.
Ils accueillent souvent par un juron brutal
La goutte qui les tient sur un lit d’hôpital;
Mais leur caducité s’entoure de trophées;
Au feu des souvenirs leurs âmes réchauffées
Vers un passé sublime ont repris leur essor;
Ils ont rêvé de gloire!... ils sont heureux encor.
E. de la Bédollierre.
Pour copie conforme:
A. Lorentz.