C’est une exception. L’herboriste est galant, bon père, bon époux; mais ses tendresses conjugales par excellence se traduisent en livres de chocolat: il cède la treizième à sa moitié; il donne un oreiller de fougère à son premier né. Son intérieur est un musée botanique dont il est la première plante. Pour être moins répandu que l’épicier, l’herboriste est-il moins encyclopédique? A-t-il moins pourvu aux besoins de l’espèce? moins étudié la physiologie de cet être maladif, doublé d’infirmités originelles, de l’homme enfin? Inféodé aux migraines, aux catarrhes chroniques, aux pleurésies, à cette succession de phlegmasies aiguës, qui, puissamment secondées par la médecine, finissent par dépeupler un quartier, l’herboriste possède encore un arsenal contre les maux passagers, qui sans compromettre l’existence, la condamnent à tant de prosaïques nécessités.
Voyez-le se mouvoir dans son intérieur, voué aux soins exclusifs de sa profession, animé de cet amour de l’art qui rend honorables tous les emplois, de cette dignité personnelle qui recommande les plus modestes travailleurs; on peut être ministre et n’être pas aussi occupé que lui. Règle générale: le commerce, qui n’a aucune espèce d’égards pour ce vassal de la vente en gros, lui jette ses produits bruts, ses marchandises crasseuses, son gramen chevelu, ses racines immondes, ses tiges souillées d’alluvions; l’herboriste en est le purificateur et le grand-prêtre: la guimauve sort de ses mains blanche comme l’ivoire, la gomme arabique taillée à mille facettes, transparente comme le succin: une duchesse s’en accommoderait pour peu qu’elle fût enrhumée. Force de s’approvisionner chez le droguiste dont l’aveugle incurie mêle, confond, altère tous les produits, l’herboristerie émonde et purifie tout ce qu’il en reçoit, sans toutefois pouvoir émonder le droguiste lui-même.
Grâce à un soin religieux, à une propreté méticuleuse, ennemie d’un simple atome, à des précautions hyperboliques, à une dévotion d’artiste, il parvient à loger dans une officine parfaitement nette des plantes encore plus nettes; il met son amour-propre à leur conserver l’arome, la couleur, le port, l’allure coquette qu’elles tiennent de la nature. Il n’ajoute rien d’extra-légal à une infusion, il peut être considéré comme un correctif puissant de la médecine. Pharmacien au petit pied, médecin in partibus, il est tout ce qu’il peut être. Il ouvre sa porte aux schismatiques, aux mécréants, à ceux qui ont perdu leurs illusions en médecine et qui ne croient plus qu’à l’herboristerie.
L’herboriste n’aime pas le pharmacien. La confraternité suppose toujours l’égalité. Mais ils s’entendent dans des vues également honnêtes et philanthropiques. Passez-moi la casse, je vous passerai le séné (il y a vraiment des herboristes qui ressemblent à des gens d’esprit); envoyez-moi la grande clientèle, je vous céderai la petite. L’herboriste, qui veut bien vivre avec son voisin, lui adresse tout ce qu’il n’oserait exécuter de son chef, d’ordonnances par trop hermétiques. L’autre met à sa disposition tout le menu fretin de clients qui pourraient le déranger sans l’enrichir. Fiez-vous à lui, dit l’herboriste, c’est le premier homme du monde pour les juleps.—Croyez aveuglément en ses végétaux, dit le pharmacien, sa mauve ne saurait être surpassée. L’un, en effet, ne peut loger tout son savoir dans son officine, l’autre, toute sa profession dans son cerveau. Ils forment une ligue offensive et défensive avec prime de part et d’autre; et, toutes tricheries à part, ils vivent cordialement et purgent à frais communs.
Mais, en présence du jury de la Faculté, que de ruses, que de perfidies, que de fraudes permises, que de remèdes inavoués, que de conserves inédites, que d’arcanes et de talent agréablement dissimulés! L’école de pharmacie interdit absolument le savoir à ce commerçant; elle inventorie son répertoire thérapeutique. Elle dit à l’herboriste: Tu n’iras pas plus loin!... Patenté pour le débit des plantes usuelles, il ne peut pas plus se permettre la thériaque, qu’un théâtre de vaudeville le grand opéra, un bizet les épaulettes de colonel, un pauvre une voiture à quatre chevaux. Soupçonné, proh pudor! de vendre des remèdes officinaux, cette victime des règlements qui régissent la matière va au-devant de la prévention par l’étalage fantastique de tous ses attributs botaniques. Un flair particulier l’avertit de l’approche du jury. Il se pavoise ce jour-là de plantes trop fraîches pour appartenir à un pharmacien. Devenu liane flexible, il enlace les inspecteurs, et ouvre ses tiroirs dans le but de jeter de la poudre aux yeux de la Faculté.—Moi pharmacien! voyez ma bourrache et mon chiendent, ces véroniques en pleine fleur, ces rouges centaurées les trouveriez-vous aussi belles ailleurs que chez moi? Pharmacien! j’en suis incapable! pharmacien, non, jamais!... Le délinquant se fait herboriste autant que possible; il entrerait volontiers dans un bocal. La venette passée, il reprend son diplôme et ses airs avantageux; à l’entendre, il est passé maître en toutes sortes de sciences, et a tous les droits possibles pour voir l’humanité sous sa vilaine face au moins.
Ainsi l’herboriste est tour à tour, comme Sganarelle, savant ou homme primitif, herboriste seulement, ou praticien consommé, c’est selon ce qu’on lui veut. Il passe pour un Salomon aux yeux de la pratique, pour un crétin en présence de la Faculté: il y a sans doute exagération de part et d’autre, mais il trouve également son compte à ses deux emplois. Bonhomme au demeurant, il possède un faux savoir, une fausse ignorance, un faux orgueil, une fausse modestie, de faux tiroirs, une fausse enseigne et un faux toupet. Il fait de la pharmacie sans avoir l’air d’y toucher, et se place parmi les industriels qui ont un métier qu’ils avouent, pour en cacher un autre qu’ils n’avouent pas. Il germe à Paris, il germe en province. Homme de prétention modeste et d’un sans-gêne universel avec le client, il ne s’enveloppe point de mystères et d’hiéroglyphes; il est populaire, et à la portée de tous.
Bien convaincu de son infériorité relative et de son pouvoir absolu, l’herboriste ne heurte jamais de front les grands dogmes médicaux: mais il a une thérapeutique à son usage, qu’il adapte in extenso à tous ceux qui lui dispensent un brevet de capacité. Il mine sourdement la puissance du médecin par des cures miraculeuses. C’est l’abbé Châtel de l’art de guérir. Le diplôme de l’herboriste se compose de tout ce que le médecin est obligé d’ignorer, sous peine de passer pour incapable.
D’où vient cette affluence dans son herboristerie, à l’approche du moindre fléau, de la plus légère épidémie? De ce qu’il ne surfait jamais une indisposition, et qu’il guérit au prix coûtant. Il est né de ce besoin qu’éprouve le vulgaire d’être malade à peu de frais. Remèdes, tant indigènes qu’exotiques, sont par lui livrés sans bénéfice; il se rattrape sur la quantité. On n’a pas à craindre de mémoire de sa part; il fait crédit de la main à la main. Or, le mémoire est une invention diabolique; le mémoire a tué le pharmacien en abolissant le client; le mémoire a eu le grand malheur de passer en proverbe; le mémoire d’apothicaire est resté ce qu’il y a au monde de plus suspect et de plus diffus, après plusieurs autres mémoires contemporains.
Un homme dont le savoir n’a presque rien d’officiel, ne doit compter que peu de grandes maisons dans sa clientèle: les hautes classes ont leurs invincibles répugnances; elles traitent les maladies par actes authentiques et notariés. La religion du cachet, le sceau à la cire rouge, qui font article de foi chez le pharmacien, n’ont rien de commun avec le débit élémentaire de quelques plantes sans importance et surtout sans danger. Un pharmacien doit signer ses médicaments; on se défie moins de l’herboriste, il peut garder l’anonyme.
On dit que l’herboriste flatte les préjugés, qu’il popularise des croyances absurdes. En peut-il être autrement, puisqu’il les partage (tant d’autres en propagent sans les partager!); puisqu’il n’a pas encore fabriqué de casier pour les nomenclatures chimiques; puisque son cerveau se montre réfractaire à toutes les découvertes de l’Académie; puisque l’eau continue de lui apparaître comme un élément, la terre comme un corps plus ou moins opaque qui salit les plantes; puisqu’enfin il porte des bas chinés, une redingote noisette comme par le passé; puisqu’il possède des simples de père en fils, et qu’il y a toujours eu des simples dans sa famille? En revanche, on lui doit la conservation de l’eau des Carmes et de tant de précieuses recettes qui seraient perdues sans lui, et contre lesquelles la médecine a peut-être trop réagi. On réforme les abus, on abuse des réformes; si l’on supprime l’herboriste, pourquoi ne pas supprimer la végétation? Un secret que l’herboriste a conservé, c’est celui des grosses recettes nées de petits profits, de ces millions de riens qui font un total effrayant au bout de la journée.