Une autre fois je le trouvai qui lisait une gazette anglaise et qui ruminait sur la nouvelle suivante: «Un vicaire du comté de Sussex avait égorgé le curé de sa paroisse avec le sang-froid le plus barbare. Ce jeune ecclésiastique passait pour aimer passionnément les chevaux, et l’on a découvert par les débats qu’il avait commis ce crime atroce uniquement pour se procurer l’argent nécessaire à l’achat d’un ouvrage en trois volumes in-folio, dont voici le titre:

Histoire de tous les chevaux qui ont remporté des prix aux courses en Angleterre, depuis leur établissement jusqu’à la présente année, avec leurs généalogies très-équitables et leurs portraits; on y a joint les noms des particuliers qui les montaient avec ceux des gentlemen à qui ils ont appartenu, et pour l’agrément et l’instruction des lecteurs, on y rend un compte exact de tous les paris pour ou contre.

«Sir John Bailey, juge of King’s bench et président des assises, a fait remarquer dans ses conclusions que la passion du clergé anglican pour l’hippiatrique avait été la source de soixante-sept condamnations infamantes pendant l’espace de sept ans.»

—Qu’est-ce que tu penses de ceci? demandai-je à notre anglomane.—Shocking, me répondit-il, my dear, very shocking, dreadfully shocking! et voilà tout ce qu’il en résulta dans son jugement.

On peut supposer aisément que la fatalité qui conduit le marquis à des résultats si déplorables ne manque pas de peser sur lui dans les autres exercices qui forment la base du sporting character. Ainsi donc il est subitement épris de passion pour la chasse, il improvise une meute dans une de ses terres, devient la terreur de ses voisins, et le fléau de ses métayers; il fait élever des renards pour se permettre le fox hunting; il nourrit des sangliers dans une de ses écuries.

Voici du reste une ou deux aventures de sa vénerie dont nous avons été les acteurs et les témoins. Je me trouvais à la campagne en automne et dans le voisinage de son château, il m’invita pour courir un renard: l’animal apporté sur une petite voiture, fut placé dans un fourré dont les chiens se rendirent bientôt les maîtres en violonnant comme des forcenés. Durant trois heures environ, nous galopâmes à leur suite et ils nous ramenèrent à l’endroit même d’où nous étions partis: là ils nous annoncèrent par le redoublement de leurs cris que l’hallali s’approchait. Le piqueur s’élance pour s’emparer de l’animal, mais le pauvre renard était déjà roide mort et froid comme une pierre, attendu que la frayeur ou la contrariété l’avaient fait succomber à une de ces attaques morbides appelées vulgairement paralysies. Il n’avait pas bougé de dessus la motte de terre où il avait été posé, et nous, nous avions suivi au galop une belette, une fouine, un blaireau, que sais-je? Un autre jour on avait lâché pour nous complaire un de ces sangliers si soigneusement élevés pour nos plaisirs. Les chiens accoutumés à son fumet et à la placidité de son caractère, ne se décidèrent à le chasser que lorsqu’ils en furent sommés à grands coups de fouet: la chasse s’entama enfin, mais ce fut tant bien que mal: il faisait le même jour une chaleur dévorante, et nous suivîmes pendant une heure à peu près, la voix de la meute. Tout à coup un silence profond et solennel succéda aux cris des chiens: meute et sanglier, tout était disparu, tout semblait tomber dans un abîme, et l’on aurait dit que la terre avait englouti les chiens et le gibier: après une recherche scrupuleuse nous trouvâmes le mot de cette énigme; les chiens et le sanglier buvaient amicalement à la même mare, et la plus parfaite intimité régnait entre eux. Le sanglier domestique fut ramené dans ses lares, et puis on l’égorgea comme un vil pourceau qu’il était; on rossa vigoureusement les chiens et ils ne dînèrent que le lendemain: voilà la moralité de l’anecdote. On peut juger par ces deux aventures combien notre ami et sa meute sont dignes de figurer en première ligne dans l’institution des louvetiers; société établie, comme chacun sait, pour la conservation, si ce n’est pour l’amélioration de la race des loups, à qui des louvetiers de notre connaissance font tous les ans le sacrifice de quelques vieilles vaches et de plusieurs ânes, afin qu’ils ne soient pas tentés d’abandonner l’arrondissement. Notre héros continue jusqu’à vingt-cinq ans le cours de ses désastres; à cette époque-là, sa fortune se trouvant dérangée par ses prodigalités, il se marie, réforme ses écuries, se prend de belle passion pour l’agriculture ou la musique, et finit à trente ans par être député de son département. Nous ne le suivrons pas dans sa carrière politique, nous nous contenterons de lui souhaiter plus de succès à la chambre qu’au Champ-de-Mars (deux arènes entre lesquelles nous n’avons l’intention d’établir aucune sorte de parité).

Les dernières courses de Paris nous ayant mis à portée d’observer certaines variétés du genre sportsman, nous croyons devoir en rendre compte aux souscripteurs de M. Curmer: la scène se passe au Champ-de-Mars et dans la tribune à droite.

Première variété du genre.—Le sportsman à pied. Il est représenté par un tout petit jeune homme ayant une cravache et des éperons. Il fume avec un aplomb soldatesque, et s’adressant indistinctement et familièrement à tous ses voisins:—Il est inouï, dit-il, il est inouï, ma parole, il est inouï qu’on se permette de faire attendre le public de cette manière-là. Ces messieurs du club (prononcez claoub) se croient tout permis, et encore pour nous faire voir des courses qui font pitié quand on a assisté à celles d’Epsom, de New-Market et d’Ascott... Enfin la cloche sonne et les membres du jockey-club se dirigent vers leur tribune. Le petit monsieur reprend en s’adressant avec confiance à son voisin qu’il ennuie profondément:—Regardez donc, je vous en prie, voyez donc la conformation de Margarita, comme elle s’embarque au galop; quelle bête! que de race, que de sang elle a! Le signal du départ est donné, le jockey du duc d’O..... reste en arrière; le jeune homme après un instant de silence répond à une dame qui s’étonne et s’afflige de ce que la casaque rouge est dépassée.....—C’est une tactique, madame, une tactique, une pure tactique; et si vous aviez vu autant de courses que moi, vous sauriez que rien n’est jamais décidé avant le dernier tournant. Regardez comme Margarita allonge, voilà qu’elle les rattrape, elle a la corde, elle a la corde! (avec la dernière suffisance.) Tout est fini maintenant, et les autres sont distancés; je l’avais bien dit.

Deuxième variété du genre.—Sportsman stupide. Un provincial en paletot noir avec des gants bleu de ciel. Il s’écrie au départ:—Oh! ah! oh! ah! au passage du premier tour, avec joie:—Mon Dieu, monsieur, que je voudrais bien savoir qui est-ce qui va gagner?.... A l’arrivée des coursiers, avec un air d’ivresse:—J’en suis bien content, et c’est bien joli des courses de chevaux dont tous les journaux de Paris parlent tant!!!

Troisième variété du genre.—Le sportsman politique. Un monsieur entre deux âges, habit vert, canne à pomme d’or et cachet armorié. Il se parle à lui-même en finissant de lire son programme:—Casaque rouge, toque bleue, Arabella, au duc d’O....., c’est-à-dire au duc de Ch...—Quelle rosse!... A la fin du premier tour Arabella tenant la tête, il murmure:—C’est probablement une jument qu’il aura fait venir d’Angleterre? Ces gens-là sont capables de tout!... A l’arrivée, Arabella étant ce qui s’appelle distancée, il s’écrie avec explosion:—Enfoncée, Arabella! enfoncée! Je l’aurais parié dès avant la course, et je ne donnerais pas cette satisfaction-là pour dix louis!... Le sportsman politique s’éloigne en se frottant les mains.