Le garçon de café rococo,—celui que ses camarades intitulent dédaigneusement perruque,—a presque toujours une femme légitime et des enfants en chambre dans le voisinage. La femme fait ordinairement des gilets ou des pelotes médicamenteuses pour messieurs les chirurgiens herniaires. Chaque tête de cette famille-là possède à son nom un livret à la caisse d’épargne. Le chef met patiemment sou sur sou pendant des années, et il crie toujours misère, puis un beau matin il prend aussi un établissement. Mais il ne perd ni son temps ni son argent à créer un palais de merveilles. A l’affût des faillites, il en trouve une sur son chemin, qui lui donne, à un rabais fabuleux, pour 80,000 francs de glaces, de peintures, avec un fonds bien commencé et un matériel tout neuf. Assis sur les ruines des autres, le garçon de café achalande tout doucement la maison dont il est devenu maître. En quatre ans il arrive au chiffre de fortune qu’il a toujours ambitionné. Joueur prudent, il cesse alors de tenter le destin, et il vend fort cher ce qu’il a acheté presque pour rien. Vous le voyez ensuite faire l’usure dans une petite maison isolée, dont la porte est garnie de ferrures, et la cour ornée d’un chien de montagne toujours de mauvaise humeur.
Parvenu a cet apogée, il est facile à reconnaître: dans les cafés, il paie toujours sa demi-tasse sans rien donner au garçon; il loge au Marais, ou rue de Charonne, et aux Batignolles surtout; il a un col de chemise très-haut, l’accent de la basse Normandie et un regard à quinze pour cent.
Tolérant, laborieux, fidèle, de bonne compagnie, le garçon de café supporte, sans hausser les épaules, les façons départementales de certains consommateurs qui lui demandent effrontément le bain de pied et boivent dans leur soucoupe; il est debout du matin au soir et souvent, par sa manière de servir, il achalande la maison pendant que le maître joue aux dominos, ou à la hausse et à la baisse; témoin, instrument des bénéfices énormes de ce patron, il amasse sans envie des pièces de deux sous à côté de ce tas d’argent qui grossit tous les jours; il oublie, il ignore que le tronc touche à la caisse; il peut, dans l’occasion, répondre convenablement à l’homme du monde qui est venu seul au café, et qui aime mieux la conversation que la liqueur. Concluons donc, en présence de tant de qualités et de vertus, qu’une foule d’hommes considérables dans l’armée, la magistrature, la littérature, l’administration... dans l’instruction publique, surtout... ne seraient pas dignes de porter le tablier blanc.
Auguste Ricard.
LE MAQUIGNON