Beaucoup de personnes parlent donc du bal Chicard, mais seulement par ouï dire, sans impression oculaire. C’est tout simple, n’est pas admis qui veut dans ce bal qui a son genre d’aristocratie, ou de franc-maçonnerie, si l’on aime mieux. Le bal Chicard a ses rites, ses règlements, ses préceptes qu’il faut connaître d’avance, sous peine de se voir excommunié et voué à Musard. C’est une cérémonie religieuse, un culte, une adoration. D’ailleurs une invitation est de toute nécessité, et c’est Chicard qui se charge lui-même d’en rédiger les termes. Feuilletonnistes, vaudevillistes, caricaturistes littéraires, vous parlez de style, de verve, d’entrechat la plume à la main, lisez les lettres Chicard, et dites si tout l’esprit qui s’imprime n’est pas vaincu par ce style, par cette verve, par cet entrechat?—Dites, si de pareils paragraphes ne méritent pas toutes les reliures, dorures, ciselures et illustrations de notre éditeur. Chicard n’écrit pas, il danse; vous le voyez s’élancer, bondir à travers ses phrases. Heureux les gens qu’il honore de ses invitations, et surtout de ses épîtres, c’est à les boire comme de l’aï frappé, tant elles moussent et pétillent. Quand vous avez une pareille lettre qui vous valse dans la poche, restez chez vous si vous pouvez, le jour anniversaire du bal Chicard.

C’est dans le plus vaste salon des Vendanges de Bourgogne qu’a lieu ce bal véritablement cyclopéen. Le choix le plus sévère préside aux oripeaux et à l’extérieur des invités. Toute personne qui se présenterait sous un costume déclaré banal ou épicier, tel que Jean de Paris, turc, arbalétrier du temps de Henri III, jardinier rococo, ou Zampa, serait sévèrement éconduite comme funambule. C’est tout au plus si le Robert-Macaire pur et simple est admis. Les gants jaunes sont tolérés, mais sont généralement mal vus. Du reste, les lettres que Chicard vous adresse vous mettent en quelques calembours, que la saison nous permettrait à peine de rapporter, parfaitement au courant de vos devoirs.

On rencontre à ce bal le plus curieux pêle-mêle de nuances sociales, de contrastes déguisés, les têtes les plus graves de publicistes, enchevêtrées avec ce que la littérature et les ateliers produisent de plus échevelé. Là, plus de numéro d’ordre, plus de catégories, de conditions; tout est nivelé, fondu dans l’immense tourbillon des costumes et des quadrilles. Sans nommer aucun masque, qu’il nous suffise de dire que les gens les mieux posés assistent régulièrement aux bals Chicard; c’est chez eux une tradition, un article de foi, un pèlerinage irrésistible, tant on y trouve chaque année de nouvelles créations, d’imbroglios imprévus, de physionomies inédites.

Mais comment décrire l’ensemble de cette réunion vraiment unique qui ferait pâlir les nuits les plus vénitiennes, les orgies les plus seizième siècle. Imaginez des myriades de voix, de cris, de chants; des épithètes qui volent comme des traits d’un bout de la salle à l’autre, des ovations, des trépignements, un pandémonium continu de figures tour à tour rouges, violettes, blanches, jaunes, tatouées; et les quadrilles où l’on ne distingue qu’un seul costume, une flamme qui s’élance, tournoie et voltige; une folie, un éclat de rire qui dure une nuit, une réunion que Milton aurait assurément annexée à son enfer, quelque chose de surhumain, de démoniaque, dont aucune phrase ne saurait donner une idée, un tableau qu’il faut renoncer à peindre, car la parole ne reproduit ni le reflet volcanique du vin de Champagne, ni les rayons d’or et d’azur du punch enflammé: une ronde du sabbat, voilà le bal Chicard.

Mais les grands personnages, les publicistes, les rapins échevelés, les littérateurs, les commis, les clercs de notaire, tout cela ne forme que la moitié d’un bal, l’autre moitié, et la plus belle, où Chicard va-t-il la prendre, quelles sont les femmes assez grecques, assez Pompadour, assez humanitaires, pour être constamment à la hauteur de cette chorégraphie, de cette passion, de cette littérature? Ces femmes ne sont ni des bacchantes de la Thrace, ni des marquises des petits soupers, ni des sectatrices métaphysiques de l’attraction passionnée; elles n’ont jamais entendu parler des bacchanales, et ne lisent jamais ni Crébillon fils, ni madame Gatti de Gamond. Vous demandez dans quel lieu Chicard prend ses danseuses: partout et nulle part. Il les choisit tantôt dans les magasins de la lingère, tantôt au comptoir des cafés, tantôt dans les boudoirs d’une foule de rues que nous pourrions citer, tantôt dans la rue elle-même, tantôt dans ces salons où, au lieu de faire de l’esprit, on fait de l’amour; partout enfin où l’on choisit ses passions d’un mois, ses maîtresses d’un jour, ses plaisirs d’un moment. Ces éléments si divergents en apparence, cette foule bariolée, s’organise, se groupe, se pare, et lorsque la nuit solennelle est arrivée, il sort de toute cette confusion la plus irrésistible de toutes les aristocraties, celle de la beauté.

Quelques jours avant la fête, Jupiter-Chicard fait sa tournée avec Mercure. Il ne se déguise ni en cygne, ni en taureau, ni en pluie d’or; il porte un paletot comme tous les mortels, et il pénètre dans les mansardes, dans les magasins, dans les boudoirs, dans les ateliers, partout où il croit trouver une jolie femme. Là il se livre à un examen approfondi, nous croyons même qu’il prend des notes, et si le résultat de ses observations est favorable, il inscrit un nom de plus sur son carnet d’invitations. C’est Mercure qui sert de secrétaire. Il ne suffit pas d’avoir été admise une fois à ce bal pour en faire toujours partie: malheur à celles dont l’œil aura perdu son éclat depuis l’année dernière, dont la taille sera moins svelte, le pied moins léger, les lèvres moins souriantes; elles disparaîtront immédiatement de la liste des élues. Jupiter n’entend pas raillerie là-dessus; soyez toujours belles, et il vous invitera toujours. Dans un certain monde, une invitation au bal Chicard est considérée comme un brevet, on s’en sert comme d’un diplôme de jolie femme. Au carnaval dernier, quatre femmes s’asphyxièrent de douleur de n’avoir pas été jugées dignes de pénétrer dans le sanctuaire.

Assez de généralités! maintenant pénétrons dans les détails, et voyons ce qu’il y a au fond de toutes ces joies. La gloire de Chicard est incontestable. Étudions les bases sur lesquelles repose sa puissance. Il est temps de nous rapprocher du monarque. Avançons sans crainte, et tâchons de ne pas être éblouis par les rayons de l’auréole divine. Incessu patuit Deus. Chicard marche comme un dieu.

Il s’avance la tête recouverte d’un casque de carton vert-bronze surmonté d’un plumet rouge,—l’antiquité, et la garde nationale.—Comment laisserions-nous passer ce casque sans nous arrêter un moment devant lui: est-il dans tous les musées d’artillerie, dans toutes les collections Dusommerard, chez tous les marchands de bric-à-brac, un monument plus saint, une relique plus auguste? Lors même qu’on nous montrerait ce casque qu’Énée tient si délicatement sur ses genoux lorsqu’il raconte ses infortunes à Didon, nous ne serions pas saisis d’une vénération plus grande. Savez-vous ce que c’est que le casque en carton de Chicard? C’est un des plus grands succès de l’époque, une des plus grandes popularités de la littérature, c’est l’aurore du romantisme, le casque enfin avec lequel M. Marty jouait le Solitaire! Cette plume qui flotte au milieu du bal s’est courbée sous les tempêtes du Mont-Sauvage, elle s’est inclinée tremblante devant la vierge du monastère, elle a frissonné quand les échos de la chapelle répétèrent: Anathème! Anathème! Ce casque a eu trois cents représentations; et maintenant, tout bosselé qu’il a été dans vingt Pavies carnavalesques, il ombrage encore glorieusement le front d’un héros. Quand Chicard sera mort, son casque sera acheté par un Anglais, plus cher que le petit chapeau du grand homme. Maintenant passons au reste du costume de Chicard. Pour justaucorps, il a le vaste gilet des financiers de Molière, cette partie de son costume représente la haute comédie; ses pantalons sont de larges brayes à la Louis XIII, hommage indirect rendu à la mémoire de Marion Delorme; un tricot révèle ses formes, et témoigne de la nudité indispensable à un dieu, ses pieds se cachent dans des bottes à revers, tristes débris du directoire et de l’empire. Pour honorer la mémoire de l’ancien Opéra-Comique, il porte une cravate à la Colin et des gants de chevalier comme Jean de Paris. Ce costume, c’est un résumé historique, une épopée, une Iliade; vous sentez que vous êtes en présence du dieu le plus fêté de notre époque. Ce casque, cette corde à puits en guise de ceinturon, ces épaulettes de garde national, cette écaille d’huître, décoration emblématique dont le ruban rouge est une patte d’écrevisse, tous ces oripeaux sont une dérision, un coup de pied donné au passé; il y en a pour toutes les époques, pour tous les goûts, pour toutes les gloires. La tête de Chicard est une satire de l’ancienne tragédie, peut-être une personnalité contre mademoiselle Rachel, et contre les classiques; ses jambes insultent au moyen âge, ses pieds foulent les gloires républicaines et impériales ressemelées. Saluez donc cet amalgame philosophique, ces guenilles qui écrivent l’histoire, cette défroque qui renferme toute la morale de nos jours; inclinez-vous devant notre maître à tous, devant le dieu de la parodie!

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