Ainsi donc, vous le voyez, tout s’enchaîne et se lie, le sentiment moral d’un siècle se reflète partout. Chaque chose qui émane de la masse a sa signification. Presque toujours ses divertissements cachent une satire, ses chants, une leçon, ses sympathies, un enseignement. Dans toutes ces personnifications burlesques que nous venons de décrire, ne voyez-vous pas tracée tout au long l’histoire de notre scepticisme. Le carnaval de nos jours n’est plus un délassement ordinaire, c’est une espèce de comédie aristophanique que le peuple, ce grand comique, se joue à lui-même, et à laquelle tout le monde se mêle sans en comprendre la portée.
Mais nous voici arrivés au moment le plus intéressant de cette solennité carnavalesque. L’orchestre a donné le signal, et quel orchestre! dix pistolets solo, quatre grosses caisses, trois cymbales, douze cornets à piston, six violons et une cloche. Au premier coup de ce carillon, de ce branle-bas, de ce tocsin, la foule s’est élancée; que fait-elle au milieu du tourbillon de poussière que soulèvent ses pas? quelle danse exécute-t-elle? Est-ce la sarabande, la pavane, la gavotte, la farandole, la porcheronne de nos pères? Est-ce le poëme épique auquel les bayadères ont donné le nom de pas? Est-ce la cachucha, cette espèce d’ode à Priape, que l’on danse en Espagne, au lieu de la chanter?
Ce n’est point une danse, c’est encore une parodie; parodie de l’amour, de la grâce, de l’ancienne politesse française, et, admirez jusqu’où peut aller chez nous l’ardeur de la dérision! parodie de la volupté; tout est réuni dans cette comédie licencieuse qu’on nomme la chahut. Ici les figures sont remplacées par des scènes; on ne danse pas, on agit; le drame de l’amour est représenté dans toutes ses péripéties; tout ce qui peut contribuer à en faire deviner le dénoûment est mis en œuvre; pour aider à la vérité de sa pantomime, le danseur, ou plutôt l’acteur, appelle ses muscles à son secours; il s’agite, il se disloque, il trépigne, tous ses mouvements ont un sens, toutes ses contorsions sont des emblèmes; ce que les bras ont indiqué, les yeux achèvent de le dire; les hanches et les reins ont aussi leurs figures de rhétorique, leur éloquence. Effrayant assemblage de cris stridents, de rires convulsifs, de dissonances gutturales, d’inimaginables contorsions. Danse bruyante, effrénée, satanique, avec ses battements de mains, ses évolutions de bras, ses frémissements de hanches, ses tressaillements de reins, ses trépignements de pieds, ses attaques du geste et de la voix; elle saute, glisse, se plie, se courbe, se cabre; dévergondée, furieuse, la sueur au front, l’œil en feu, le délire au visage. Telle est cette danse que nous venons d’indiquer, mais dont nulle plume ne peut retracer l’insolence lascive, la brutalité poétique, le dévergondage spirituel; le vers de Pétrone ne serait pas assez large pour la contenir; elle effraierait même la verve de Piron.
Autour des danseurs circule la foule de ceux qui n’ont pu prendre place aux quadrilles, foule animée qui parle de tout et surtout d’amour; les protestations et les railleries s’entre-choquent, un calembour coupe court à une déclaration, un serment se déguise sous un coq-à-l’âne.—Donnez-moi votre adresse.—Je suis retenue jusqu’à la douzième.—Je vous prendrai à la sortie du bal.—Va pour le petit verre.
Et toutes ces femmes dont nous parlions tout à l’heure, comme elles sont vives, folles, charmantes, pleines de laisser-aller; comme elles sont heureuses, les unes de pouvoir être canailles à leur aise, les autres de cesser de l’être un moment. Qu’importe d’ailleurs le caractère de leur gaieté, pourvu qu’elles soient belles et gracieuses. La grâce et la beauté, voilà tout l’esprit des femmes.
Mais voici que toute cette passion gesticulée, toute cette ardeur aphrodisiaque, ont besoin de repos. Il faut qu’un plaisir soulage d’un autre plaisir. Le moment de se mettre à table est arrivé: hommes et femmes viennent prendre place autour du festin. Ce n’est point le souper de la régence, ce n’est pas non plus tout à fait l’orgie du Bas-Empire; le geste se modère, l’allure des convives devient plus décente; les fleurs, les lustres, les mets, les vins, les femmes, tout cela c’est de la poésie, et tout cela est répandu à foison dans la galerie du festin. La galanterie française, l’antique verve qui commence à Rabelais et qui finit à Béranger, reprennent le dessus. Tout le monde sent le besoin de devenir spirituel; on oublie le dévergondage du bal; le champagne arrive, ce vin national par excellence, ce nectar de la saillie, cette ambroisie du calembour, cet hypocrène du propos grivois. L’effervescence passée fait place à une effervescence plus douce, et le Français se retrouve tout entier devant une chanson!
Il y a des gens qui disent que la France est une citadelle, nous soutenons que la France est un vaste caveau moderne. Dans cet heureux pays, tout le monde naît chansonnier, le chicard plus que tout autre; de même que la danse, il a révolutionné le couplet; son lyrisme ne ressemble ni à celui d’Anacréon, ni à celui de Parny, ni à celui de Piron, encore moins à celui de Désaugiers; son couplet est vif sans cependant tomber dans la barcarolle, il est mélancolique sans empiéter sur la ballade, il peut se chanter à deux ou à trois voix, avec ou sans accompagnement de guitare, et cependant ce n’est point un nocturne. La chanson du Chicard est tour à tour triste, gaie, sentimentale, graveleuse, c’est une espèce de chahut chantée, une parodie de toutes les poésies et de tous les états de l’âme, un cantique dérisoire en l’honneur de l’amour. Nous connaissons de ces chansons qui commencent comme un lied de Schubert, et qui finissent par la rifla, fla, fla. Le Chicard improvise toujours et n’écrit jamais ce qu’il improvise; voilà pourquoi tout le monde ne connaît sa verve que par fragments; on retient les vers, et on oublie la chanson. Les imprimeries les plus clandestines d’Avignon n’ont point encore pu imprimer le recueil des Vendanges de Bourgogne: voilà cependant comment se perdent les monuments les plus importants de la littérature nationale.
Le Chicard vient de livrer son dernier couplet aux convives. Ce refrain a électrisé toutes les têtes; le champagne a déposé son volcan dans chaque cerveau; tous ces vésuves demandent une issue. Ici nous rentrons complétement dans le Bas-Empire. On se cherche, on se fuit; comme dans Virgile chaque homme est un berger qui court après une Galatée; Aglaé, Amanda, mesdames de Saint-Victor, de Laurencey, de Walmont, mademoiselle Lise, madame Vautrin, filles, femmes galantes, grisettes, dames de comptoir, tout cela est mêlé, confondu, démocratisé par le délire. C’est le moment où les bacchantes de Thrace coupaient des hommes en morceaux. Malheur à l’Orphée de l’orchestre; si on le porte en triomphe, il est perdu. Mais l’Orphée a conservé son sang-froid, les sons deviennent plus lents; on supprime la cloche, on renonce à la poudre fulminante. Le bal tout entier reprend haleine. Alors surgit un autre danger; le chef d’orchestre est en sûreté, mais la morale est en péril: d’illicites ardeurs sont nées au contact de tous ces épidermes, quelques bergères faciles ont toléré des familiarités indiscrètes, quelques couples hardis prennent des poses excessivement mythologiques, d’autres sont sur le point de faire tableau. Une voix a crié d’éteindre les lustres; il ne nous resterait plus qu’à nous esquiver si à un coup d’œil de Chicard la musique n’éclatait de nouveau. Le fa des pistolets se mêle à l’ut des capsules, la cloche sonne, les violons crient, les cornets éclatent comme un feu d’artifice. Le démon de la danse reprend tout à coup le dessus, les mains cherchent les mains, soudain la danse recommence, mais ce n’est plus une danse, c’est une éruption; on se mêle, on se heurte, on tourbillonne; les uns valsent, les autres galopent, les autres font tout cela à la fois. Les chapeaux volent en l’air, les cheveux flottent, les ceintures tombent, c’est une mer en démence, un océan d’oripeaux, c’est une saturnale antique, une mystérieuse orgie de Templiers. L’orchestre roule comme le tonnerre sur ces flots soulevés, et à chaque éclat de foudre musicale, la tempête recommence plus ardente, plus furieuse, plus échevelée, jusqu’à ce que la voix de Dieu se fasse entendre par l’intermédiaire du cadran, et dise à ces vagues indomptées: Vous n’irez pas plus loin.
Quelquefois au milieu de cette frénésie, les fichus s’en vont, les corsages craquent, les jupons se déchirent, malheur à celle qui voudrait s’arrêter en chemin pour réparer le désastre de sa toilette, l’impitoyable galop passerait sur elle comme une trombe, et la foulerait aux pieds. Qui songe d’ailleurs à sa toilette dans un pareil moment. Qu’importe ce que les périls de la danse pourront livrer aux regards, d’appas inattendus, de trésors cachés; un peu plus ou un peu moins de nudité ne fait rien à l’affaire; d’ailleurs tous ces danseurs sont trop artistes pour s’en apercevoir, il n’y a guère que les gardes municipaux sur qui ces sortes de choses fassent encore quelqu’impression, et tout garde municipal qui se présenterait aux Vendanges de Bourgogne serait immédiatement conduit au violon. Laissez donc passer ces tailles que le lacet ne retient plus, ces bras dont nulle gaze ne cache les contours, on ne songe plus à toutes ces bagatelles; demain seulement, toutes ces femmes si belles, si fraîches la veille, se demanderont d’où vient la pâleur de leur teint, la maigreur de leurs bras; elle chercheront à savoir ce qui a pu les vieillir ainsi en un instant, sans songer qu’elles se sont livrées pendant toute une nuit à ce minotaure moderne qui s’appelle le galop chicard.