Pour qu’un jeune homme fût à la mode, il lui fallait un habit de drap fin ou de soie, suivant la saison, qui serrât exactement la taille et les bras, car on avait la prétention de paraître mince; l’embonpoint sentait la roture, et le ventre était à l’index, comme chose prohibée. L’élégant petit-maître sortait encore un gilet d’une étoffe chinée ou d’un drap chamois, des culottes de sénardine couleur jaune pâle ou gris de lin, des bas de soie à raies longitudinales et variées, des souliers étroits et lustrés à la cire luisante, des boucles d’argent taillées à facettes comme le diamant. L’été, on lui voyait un léger bambou à la main; l’hiver, il jetait sous son bras gauche un énorme manchon à longs poils soyeux, dans lequel il se serait bien gardé de cacher ses mains quand il se promenait aux Tuileries ou au Palais-Royal. N’oublions pas le chapeau de castor, qui, pendant un ou deux ans, fut d’une hauteur démesurée. Paris l’avait emprunté aux Hollandais. Je pourrais bien retracer ici ce qu’on appelait le négligé pour une certaine classe de jeunes fashionables du haut parage, auxquels on pouvait appliquer ce trait de Gilbert:
En habit du matin,
Monsieur promène à pied son ennui libertin.
Je me contente de dire que ces dandys portaient alors des pantalons de peau VI de daim très-fine qui étaient si étroits, qu’on ne pouvait les mettre la première fois qu’avec le secours de deux personnes. De là, un mot plaisant du comte d’Artois, qui, jeune, évaporé, se montrait fort attentif à suivre la mode. Son valet de chambre lui présentant un pantalon de cette espèce: «Si j’y entre, dit-il, je ne le prends pas.»
A côté des deux professions dont nous avons parlé plus haut, florissait un jeune barreau qui, s’appliquant ce mot de Cicéron: «L’orateur est un homme probe, habile à bien dire,» conservait l’honneur héréditaire du corps, et aspirait aux palmes de l’éloquence. Le plaidoyer de Dupaty pour trois hommes injustement condamnés au supplice de la roue, la chaleur entraînante de Bergasse défendant la sainteté du nœud conjugal dans l’affaire du banquier Cornemann, le polémique de ce Linguet dont Voltaire avait dit: «Il brûle, mais il éclaire,» les réquisitoires du vertueux Servan, les brillantes inspirations de Gerbier, qui avait reçu de la nature tous les dons de l’orateur, les discours de l’illustre Séguier, l’adversaire officiel des philosophes du dix-huitième siècle, qu’il estimait en secret, le retentissement de la parole foudroyante de Mirabeau dans ses débats au parlement d’Aix avec le célèbre Portalis, qu’il fallut emporter presque mourant après sa lutte avec un si terrible jouteur, excitaient l’ardeur et formaient le talent de leurs rivaux futurs, qui voyaient aussi grandir devant eux de jeunes magistrats du parquet déjà connus de l’opinion. Mais à côté de ces beaux exemples, une partie des avocats en donnait de dangereux. Ils défiguraient la langue dans une espèce de jargon du palais, qui était insupportable; tantôt communs, tantôt boursouflés, ils noyaient la question dans un déluge de paroles; quelques-uns, armés de poumons de fer et pourvus d’une voix de stentor, plaidaient avec une espèce de fureur pendant trois ou quatre heures; la sueur ruisselait de leur front, et par moments ils semblaient écumer. Du reste, le corps jouissait d’une haute estime, et la méritait. Les procès en séparation entraînaient bien quelques-uns des défenseurs des femmes à des liaisons licencieuses avec leurs clientes; il y avait bien encore quelques scandales particuliers; mais, en général, les mœurs du barreau étaient pures, et la probité, unie à une scrupuleuse délicatesse, régnait dans cette belle profession qui touchait, sans le savoir, au moment de parvenir à tout par la puissance de la parole.
Nos jeunes patriciens recevaient à peu près la même éducation que celle des enfants de la classe moyenne; mais ils travaillaient beaucoup moins, parce qu’ils ne sentaient pas le besoin de travailler. Au sortir du collége ou de l’école militaire, ceux-ci se rendaient aux écoles d’application où ils acquéraient VII des connaissances spéciales et positives; ceux-là entraient dans un régiment, et menaient la vie de garnison, vie pleine d’oisiveté, de dissipation, et très-peu propre à former des esprits supérieurs. Les autres, livrés à eux-mêmes au milieu des piéges et des séductions de la capitales, lâchaient la bride à leurs passions. Les enfants des grandes et riches maisons, dès qu’ils se trouvaient émancipés par l’âge ou mariés, tombaient dans les plus folles prodigalités. Une classe de courtisanes trop célèbres alors, connue sous le nom de femmes entretenues, et qui scandalisaient Paris par l’excès de leurs dépenses et l’insolence de leur luxe, s’appliquaient à dévorer le patrimoine de ces jeunes patriciens, entretenaient leurs penchants à la frivolité, énervaient les tempéraments, amollissaient les âmes sans altérer toutefois ce courage d’instinct et de réflexion qui est une vertu de notre caractère, et pour ainsi dire un fruit du sol français. On était bien sûr de voir ces étourdis, ces dissipateurs, ces enfants de la mollesse et de la volupté, courir à un duel ou à un combat comme les favoris de Henri III à la journée de Coutras; mais il ne se formait à cette école de plaisirs et de vices, tenue par les Lays modernes, ni de ces grands caractères ni de ces grands talents si communs en France au temps de Louis XIV. On sentait au contraire une espèce d’abâtardissement dans la noblesse dont Louis XV, qui oubliait tous ses devoirs de roi, avait négligé de surveiller l’éducation. Aussi quand son successeur, aux prises avec une révolution, eut besoin de secours et fit le signal de détresse, il ne trouva ni un général ni un ministre capable de sauver l’État et le prince. La marine seule comptait des hommes d’une haute capacité, mais qui, n’ayant pas été initiés aux affaires, ne pouvaient avoir appris à gouverner L’État comme leurs vaisseaux au milieu des tempêtes.
Cependant les questions financières commençaient à remuer les esprits; le compte rendu de Necker, véritable signal d’une révolution prochaine, puisqu’un ministre du roi donnait l’exemple de révéler au peuple des choses qui sont des mystères dans un gouvernement absolu, s’était répandu partout comme un livre d’imagination ou un roman du plus grand intérêt. Tout ce qui lisait alors avait lu le compte rendu. La jeunesse elle-même, commençant à devenir sérieuse, avait pris part aux discussions entre le banquier de Genève, qui ne voulait plus de secrets en finances, et le brillant Calonne, qui le combattait par ordre de la cour, si intéressée à cacher ses dilapidations. La guerre d’Amérique, les secours portés par un successeur de Louis XIV à un peuple armé pour reconquérir son indépendance, l’enthousiasme excité par les triomphes des Suffren, des Lamotte-Piquet, des Destaing sur nos plus VIII anciens ennemis, vinrent réveiller des sentiments de gloire, et mêler des idées de liberté aux autres idées graves qui s’étaient emparées des esprits. Le retour de la colonie de jeunes officiers qui avaient été servir, avec La Fayette, sous le drapeau de Washington, féconda les germes d’indépendance cachés dans le cœur de tous les hommes. D’un autre côté, les doctrines philosophiques comptaient, depuis un demi-siècle, un grand nombre de disciples de toutes les classes. Voltaire avait une brillante école, Rousseau beaucoup d’enthousiastes, surtout parmi les femmes et les jeunes gens. En 1787, à l’âge de dix-neuf ans, nous commencions à lire le Contrat social et les Conseils à la Pologne; les plus hardis d’entre nous abordaient l’Esprit des Lois et les Discours de Machiavel sur Tite-Live. Encore légers par les goûts de notre âge, nous sentions le besoin de donner des aliments forts et substantiels à notre esprit; nous étions d’ailleurs préoccupés des discussions de la cour avec les parlements, et de l’émotion générale causée par les révélations sur l’état des finances, sur le produit des impôts, sur le déficit du trésor. Enfin la révolution éclata et vint fermer à jamais le passé auquel nous avions appartenu. L’heureux temps que celui de notre première jeunesse! jetons-y un dernier regard comme sur une époque qui ne peut plus renaître ni pour nous ni pour aucune des générations nouvelles qui nous succéderont. Nous étions tout à fait de notre âge, adonnés à nos plaisirs et à la profession que nous voulions suivre, exempts des passions politiques qui dévorent l’existence, en général étrangers aux affaires du gouvernement, assez modérés dans nos désirs, renfermés dans de certaines limites très-difficiles à franchir, ne pouvant pas même avoir le plus léger soupçon de ce que nous voyons aujourd’hui: la témérité des vœux, l’audace des espérances, et l’insatiable désir d’obtenir tous les avantages de la société avant d’avoir été marqué du sceau de l’expérience et de la maturité.
En 1789, plus d’observations particulières sur l’esprit et les mœurs de la jeunesse. La révolution, en apparaissant au milieu de nous, vint imprimer à tous les cœurs l’amour de la patrie et l’enthousiasme de la liberté. Ces deux sentiments que nos pères avaient développés avec tant d’énergie au temps de César, et qui plus tard avaient saisi d’autres occasions de se manifester, ressuscitèrent chez un vieux peuple avec toute l’énergie et toute la pureté qu’ils IX avaient au temps de la vertu romaine. Plus rien de frivole en France, pas même la jeunesse qui parut tout à coup passer à l’âge mûr. Il ne lui resta de traits qui la fissent reconnaître que cette candeur d’intentions, ce désintéressement absolu, et l’éclat du courage, ses anciens attributs. Dans les cités comme dans les camps, la jeunesse prit pour elle tous les périls du dedans et du dehors. Ils appartenaient à la jeunesse les ardents défenseurs de la cause publique, dans le forum ou dans le sénat; ils appartenaient aussi à la jeunesse les héros qui nous firent triompher de l’Europe. Sous le rapport de l’abnégation de ses intérêts, du dévouement sans bornes, et des prodiges opérés pour l’affranchissement et le salut de la France, il y eut là quelques années qui feront un éternel honneur à la nation. On put croire, à cette époque, que nous allions remonter, par les lois, par les opinions et par la guerre, à la pureté républicaine, sans perdre l’élégance de nos mœurs et de notre politesse. Mais bientôt, en outrant tout, en voulant nous transformer tout à coup, et imposer le régime de Sparte et de Rome à une nation civilisée qui aime les arts, les jouissances de l’esprit, les plaisirs du goût et l’urbanité, on s’exposa nécessairement à nous rejeter vers le passé dont on aurait voulu abolir jusqu’à la mémoire. Cette violence contribua, encore plus peut-être que les excès de la terreur, à la réaction qui éclata aussitôt après le 9 thermidor, réaction qui fut si sanglante en invoquant le saint nom de l’humanité. Je ne peindrai pas la jeunesse de cette époque de transition. Égarée par des sentiments légitimes dans le principe, excitée par des imprudents qui, encore tout tremblants de la peur qu’ils avaient ressentie eux-mêmes au moment où ils faisaient tant de peur à tout le monde, agitée par des passions politiques qu’un parti puissant attisait pour les exploiter au profit de l’ancien régime qu’il espérait ressusciter, enflammée par vingt journaux qui mettaient chaque jour le feu à toutes les têtes incandescentes, une partie de cette jeunesse tomba dans les plus déplorables égarements, ainsi que tous les hommes engagés dans la lutte entre la république, blessée à mort quoiqu’elle parût encore pleine de vie, et la royauté qui aspirait à renaître. On se rappelle avec effroi les compagnons de Jésus et du Soleil, et leurs sanglantes expéditions dans le midi. Les fils des meilleures familles devinrent des assassins et des brigands non-seulement tolérés, mais encore encouragés, et que la tardive sévérité des lois eut la plus grande peine à réprimer.