Cependant l’opposition ne tarda point à se partager en deux fractions: l’une, c’était la plus nombreuse, voulait tout obtenir par la force de la loi, en retenant le gouvernement dans les limites de la Charte; l’autre, ayant perdu toute confiance dans la dynastie, se précipita dans la route périlleuse des conspirations. Elles avortèrent toutes, et coûtèrent la vie à des hommes ardents et sincères, mais sans prudence, à de jeunes séides dont quelques-uns, comme les quatre sergents, montrèrent le plus noble caractère devant la justice, et une âme héroïque en face de la mort. Plein d’affection pour la jeunesse en général, consacré au devoir de l’instruire et d’éclairer sa route, témoin de plusieurs de ces tentatives téméraires dont j’ai toujours prédit la malheureuse issue à leurs auteurs, j’ai plaint du fond du cœur Bories et ses compagnons, ainsi que toutes les autres victimes d’entreprises téméraires et inopportunes qui ne pouvaient réussir. En révolution surtout, tout ce qui est prématuré avorte, tout ce qui va trop vite fait reculer. Les révolutions ne triomphent que lorsque l’opinion publique est prête à les accepter.
XVI Il y avait alors dans les esprits un mouvement extraordinaire. Il donna naissance à la tentative, formée par quelques jeunes gens, de faire, avec un plan raisonné, suivi avec constance, ce que la révolution avait essayé par suite de son penchant à l’innovation en toutes choses, mais avec des efforts partiels sans direction et sans puissance, je veux dire une réforme littéraire appliquée au théâtre, à l’histoire, au roman, à la prose, à la poésie, à la langue même; les beaux-arts, surtout la peinture, devaient aussi subir une métamorphose complète. Il se trouvait des vues justes, des observations vraies, des vérités senties dans le plan des jeunes Luthers de cette réforme. Mais que de génie et de bon sens, quelle habileté dans l’art de composer et d’écrire, quelle connaissance du goût des Français ne supposait-elle pas! L’audace des réformateurs fut grande, elle produisit des poëtes ainsi que des prosateurs; elle enfanta quelques œuvres marquées au coin du talent, mais qui toutefois ne donnaient à personne le droit d’affecter de superbes mépris pour nos grands écrivains, à l’exemple de cet original de Mercier qui voulut détrôner en même temps Racine et Newton. Le public se laissa entraîner, et sans déserter les objets de son culte proscrit par le fanatisme littéraire du moment, il les négligea pour accepter, avec une certaine faveur, des ouvrages qu’il n’aurait pas voulu souffrir dix ans auparavant. Le théâtre, envahi par eux, vit triompher la nouvelle école, quelques succès légitimes, et d’autres qui étaient des scandales pour la raison et des outrages pour le goût, ainsi que des atteintes graves au caractère de notre langue. La déception fut entretenue avec une habileté remarquable, avec une persévérance extrême, avec un concert inouï d’éloges mutuels par les chefs de la conjuration, et par leurs admirateurs passionnés, qui s’emportèrent ensuite jusqu’à faire une sorte de violence à l’opinion. Pour être vrai, il faut avouer que la tourmente littéraire a vu éclore, dans plus d’un genre, et spécialement dans la poésie lyrique et le roman, des talents et des travaux qui ont justement conquis leur célébrité. Je les nommerais si la nature même de cette esquisse générale me permettait d’entrer dans les détails. De même, je me contenterai d’indiquer que le public est maintenant en pleine réaction, surtout au théâtre, contre la nouvelle école, parce qu’elle n’a point tenu ses promesses de recréer l’art, et qu’en imitant jusqu’aux défauts qu’elle reprochait aux maîtres, elle n’a montré ni leur génie, ni leur raison, ni leur talent de peindre les passions et de remuer les cœurs.
Les projets de la réforme littéraire appartenaient, par leur nature même et par des liens assez étroits, à la révolution politique qui marchait toujours, et ne pouvaient plus être arrêtés que par la défaite des amis de la liberté, ou par la XVII chute de la dynastie. Les trois journées survinrent et firent sortir du sein du peuple une race nouvelle de révolutionnaires, jusqu’alors inconnue en France. Quel étonnement pour nous, lorsque nous vîmes des adolescents, des enfants même, saisis tout à coup d’un instinct de courage et d’une fièvre belliqueuse, poussés et conduits par eux-mêmes, attaquer des soldats armés, braver la mitraille, recevoir et surtout donner la mort avec une audace et une témérité sans exemple, s’abstenir de toute cruauté dans le combat, de tout excès après la victoire! La prise de la Bastille elle-même, qui causa une si profonde émotion dans Paris, n’avait rien produit de pareil. Le gamin, puisqu’il faut l’appeler par son nom, n’était point apparu dans les journées les plus orageuses de la révolution. D’où sortait cette race nouvelle tout à coup intervenue, sans ordre et sans appel, dans la bataille qui a renversé un trône et dépossédé une dynastie? je l’ignore. Que deviendra cette race si elle se perpétue? qu’en faut-il attendre ou espérer? C’est là une grave question qui mérite d’être méditée profondément par le législateur. Un autre exemple du même genre, mais moins étonnant quoiqu’il soit aussi nouveau dans nos annales, appartient à mon sujet. Ce ne sont pas des hommes faits, des généraux couverts de gloire, ce ne sont pas des chefs révolutionnaires et connus de la foule, ce sont des jeunes gens de nos écoles de médecine, des élèves en droit, des élèves de l’École Polytechnique qui, l’épée à la main, ont conduit le peuple à l’attaque du château, ce sont eux qui ont servi de guide à la victoire populaire. Ici point de Camille Desmoulins qui, montrant un pistolet, distribue des feuilles d’arbre comme des signes de ralliement, et crie au peuple qu’il entraîne: «Marchons.» Ici rien en paroles et tout en actions. Le peuple s’émeut de lui-même et trouve sur sa route des guides qu’il accepte sans les connaître, parce qu’ils viennent adopter ses périls.
Il existait dans le sein de la jeunesse des ambitions ardentes. Frappés du souvenir de changements inouïs que nous avons vus, plusieurs se disaient: Puisque des soldats sont passés rois, puisqu’un lieutenant d’artillerie a pu devenir le maître de l’Europe, pourquoi ne deviendrais-je pas général, ministre ou consul! Une partie de la jeunesse mit à profit ces réflexions après les trois XVIII journées, et s’éleva aux emplois les plus éminents; l’autre fut négligée par une faute grave de la politique, et devint hostile au pouvoir par mécontentement d’abord, ensuite par système. De là, au milieu de la société, une espèce de volcan souterrain dont nous avons vu à plusieurs reprises les redoutables explosions. En même temps la presse, investie d’une puissance nouvelle, réveilla dans les esprits toutes les idées d’amélioration politique et d’égalité; la république apparut comme le gage d’un avenir brillant et prospère, où chacun trouverait sa place, et tout le monde le bonheur tant cherché depuis des siècles. Tandis que les écrivains entretenaient ces espérances, il se préparait dans l’ombre une chose que nous n’avions pas vue encore, une vaste conjuration, étendue comme un réseau sur toute la France, nouée avec force, enveloppée d’un profond mystère, et investie d’une redoutable puissance par des jeunes gens seuls, sans le secours des hommes qui avaient formé les sociétés secrètes sous les Bourbons renversés par la révolution de 1830.
Peintre de mœurs, je ne dois pas omettre ici un singulier contraste: à côté de cette jeunesse que nous appelons la jeunesse politique, nous voyons un certain nombre de jeunes fashionables avides de tous les genres de jouissances, épuisant jusqu’à la lie la coupe des plaisirs, abandonnés à tous les excès, et courant à leur ruine avec une sorte de délire qui rappelle des temps et des mœurs que l’on croyait à jamais oubliés. Effaçons ces tristes images par une idée consolante et prise dans l’observation même de ce qui se passe sous nos yeux. La patrie voit croître dans son sein une nombreuse partie de la jeunesse qui vit de peu, modère ses désirs, travaille beaucoup, étudie les questions de cette économie politique qui porte tout l’avenir de la France, se livre au génie des découvertes, demande aux sciences les moyens de les rendre utiles au plus grand nombre, d’achever, par une révolution innocente, paisible et progressive, l’ouvrage de la révolution de 1789, en répandant de nouveaux bienfaits sur le peuple, qu’il faut rendre plus heureux et plus éclairé pour le rendre vraiment libre. Bénissons cette modeste et laborieuse jeunesse, souhaitons qu’elle fasse de nombreux imitateurs, et attendons, avec une vive espérance, les succès de la belle entreprise qu’elle poursuit sous les regards des hommes éminents qui lui servent de guides et de flambeaux.
P.-F. Tissot,
de l’Académie française.