Comment la monarchie des quatre royaumes vint toute en la
main du roy Clotaire; et comment il tint cour général des
princes et des prélas de son royaume
.

[662]Au trentiesme an que le roy Clotaire eut commencié à régner, revint en sa main la monarchie et toute la seigneurie des quatre royaumes qui, puis le tems le premier Clotaire son aïeul, n'avoient mais esté sous la seigneurie d'un seul homme. Ce Garnier, dont nous avons parlé, fist-il maistre de son palais, par lequel conseil il avoit le royaume de Bourgoigne conquis: serement lui fist que il ne le déposeroit ni autre en lieu de lui ne metteroit, tant comme il vivroit. Au royaume d'Austrasie en mist un autre qui avoit nom Radon, preudome et d'honneste vie: au royaume de Bourgoigne fist Erpon baillif et gouverneur. Cet Erpon estoit François; pais et concorde aimoit sur toutes riens[663]; les faits des mauvais punissoit asprement: à la parfin fu occis de ceus du païs pour ce, par aventure, que il soustenoit loyauté et justice, par le conseil Alethée et celui de Leudemont évesque d'une cité qui est apelée Sion. Le roy Clotaire et la royne Berthetrude vinrent à une ville qui a nom Maurelac[664]. Lors commanda que l'on feist justice de tous les maufaiteurs qui léans estoient en prison.[665] Ce Leudemon évesque de la cité devant nommée vint un jour à la royne Berthetrude par le conseil Alethée, secrètement lui conseilla que elle feist porter ses trésors en la cité de Sion; car il savoit certainement que le roy Clotaire devoit morir en cette année; et si elle vouloit ce faire, Alethée qui estoit le plus haut homme et de la plus haute parenté de toute Bourgoigne, estoit apareillé de laisser sa femme et de la prendre par mariage, et de tout le royaume gouverner. Moult fut la royne courrouciée de ces paroles, pour ce mesmement que l'on pensast que elle receust et se consentist à telles paroles et à telle desloiauté volentiers; du mautalent qu'elle eut s'en ala en sa chambre, et se coucha en un lit. Leudemon l'évesque s'aperçut bien que la royne estoit courrouciée des paroles que il lui avoit dites, et sut bien que il en seroit mis à raison et trais en cause; pour ce s'en ala à un abbé preudome, qui avoit nom Austrases, et le pria que il féist tant vers le roy que il lui pardonnast le mautalent des paroles que il avoit dites à la royne. Le roy lui pardonna par les prières du preudome, et lui commanda que il retornast hardiement en son siège et n'eust garde de lui; mais Alethée fu mandé à court. Quant il fu en présence et devant tous les barons, le roy l'accusa de conspiracion, comme coupable de majesté et pour ce que il ne s'en put pas purger comme il dut, il fu condamné par le jugement de ses pairs. Le roy le fist prendre après le jugement, et lui fist le chief couper selon les lois.

[Note 662: ] [(retour) ] Aimoini lib. IV, cap. 6.--Fredeg., cap. 42.

[Note 663: ] [(retour) ] Riens. Choses. Riens n'est en effet que la traduction de Res, et la nécessité que le françois moderne s'est imposé de ne l'employer que précédé d'une négation prouve qu'il n'à pas changé de sens.

[Note 664: ] [(retour) ] Maurelac. «Maurologia», ou «Marolegia.» On croit que c'est Marley, maison royale, sous les deux premières races, située en Alsace; aujourd'hui Marlheim.

[Note 665: ] [(retour) ] Fredegar., cap. 44.

Au trente-troisiesme an de son règne le roy semont à sa court Garnier le comte du palais et tous les barons et les prélas de son royaume de Bourgoigne; aus uns donna grans dons, aus autres leurs péticions et leurs requestes, et fist tant que ils furent ses bons amis au départir.

Ci fine le quatriesme livre des Croniques.

CI COMMENCE LE QUINT
LIVRE DES GRANDES
CHRONIQUES.

I.