ANNEE 613.

Des meurs le roy Clotaire; comment il absout les Lombars
des treus que ils lui devoient
.

[666]En la manière que nous avons devisé fu sire des quatre royaumes le roy Clotaire, fils du roy Chilperic, et fu le quatriesme roi chrestien à commencier au fort roy Clovis que saint Remi baptiza[667], et le huitiesme à commencier à Pharamont le premier roy des quatre premiers qui devant furent. Puis que il eut tant fait que il fu en la seigneurie des quatre royaumes entièrement, par la volenté des plus grans princes, il fist moult de nobles faits et eut moult de glorieuses victoires. Entre les autres choses fist-il un merveilleux fait, qui bien est digne de mémoire pour laisser signe et ramembrance de sa fierté et de sa puissance à ceus qui après vendront. Quant les Saisnes se rebelèrent contre lui, il se combati à eus, à souveraine déconfiture les mena par force d'armes, et les dompta tellement que il occist tous les hoirs males qui estoient plus longs que l'espée que il portoit en bataille. Pour ce le fist que la remembrance de ce fait chastiast[668] les autres qui encore estoient à naistre, si que ils ne se rebelassent pas légièrement contre leur seigneur. Tant estoit grande dès-lors la puissance du roy et la hardiesse des François! Mais pour ce que nous ne volons pas corrompre l'ordenance de l'histoire, nous dirons plus plainement ci-après comment il fist ceste chose.[669] Ce roy Clotaire fu moult gracieux et bien morigéné, homme fu de grant patience: Dieu douta sur toutes riens, sainte église et ses ministres essauça et enrichi de grans dons: large aumosnier fu et débonnaire et piteux à toutes gens, introduit estoit en lettres: noble combateur et hardi estoit en armes; chaces de bestes sauvages au bois maintenoit assiduement.

[Note 666: ] [(retour) ] Ici notre traducteur abandonne ou intervertit le texte d'Aimoin pour s'attacher à celui des Gesta domini Dagoberti, que nous devons à un moine de Saint-Denis du VIIIe siècle. Voyez le Discours sur les historiens de la première race.

[Note 667: ] [(retour) ] Notre auteur oublie ici Caribert.

[Note 668: ] [(retour) ] Chastiast. Instruisit.

[Note 669: ] [(retour) ]: La fin de cet alinéa se trouve également dans Fredegaire, cap. 42.

[670]Ci endroit requiert l'ordre de l'histoire que nous racontions comment et pourquoi les Lombars paièrent long tems au roy douze mille livres par treuage, et comment ils perdirent deux de leur cité, Auguste et Seusye[671], que les roys de France tinrent, tant comme ils paièrent ce treu[672]. Long tems advint après la mort du roy Clep de Lombardie, que tous les princes de la terre establirent ducs de commun acort pour le peuple gouverner, qui tel povoir avoient comme les roys qui devant avoient régné. Lors advint au tems le roy Gontran de France que ces ducs de Lombardie assemblèrent grans osts, et entrèrent en la terre ce roy Gontran par force d'armes; assez y firent de leurs volentés. Car ils trouvèrent la gent du païs dépourveue et s'en retournèrent à grandes proies et à grant gain; et pour ce que ils eurent ce fait, perdirent-ils les deux devant dites cités qui siéent en la marche du royaume de Bourgoigne et marchissent aus Lombars. Lors ordenèrent qu'ils enverroient douze messages en Constantinoble pour confirmer pais et aliance à l'empereour Morice; aussi envoièrent en France au roy Gontran et au roy Childebert son neveu, pour requérir leur amitié et leur compaignie, par douze mille livres chacun an; et leur commandèrent que s'ils apercevoient que ils pussent avoir leur concorde et leur amour par cette promesse, ils se travaillassent en toutes manières à ce que ils eussent leur bonne volenté, et que la concorde fust confirmée. Quant tous leurs messages furent retournés et d'Orient et d'Occident, ils se soumirent à la seigneurie de France et en leur garde, et pardessus le treu leur donnèrent une valée qui a nom Amitège[673]. Quant ces ducs eurent long-tems régné, les barons et les communs du païs eslurent un roy pour eus gouverner, ainsi comme devant, qui eut nom Agilulphe; jusques au tems de ce roy paièrent tousjours le devant dit treu. Ce roy envoia en France au roy Clotaire qui à ce tems régnoit trois messages, Aguiolphe, Gauton et Pompée, par lesquels il requéroit que les treus que les Lombars avoient si longuement paiés leurs fussent quités. Mais les messages, qui bien virent qu'ils ne porroient rien faire de leur besoigne sans grans dons, donnèrent jusques à la valeur de trois mille livres à ceus que ils cuidèrent du plus estroit conseil du roy: au roy donnèrent trente-six mille livres et le prièrent que il voulust quiter ce treuage: et le roy (qui fu piteux et débonnaire)[674] les franchi de ce service. A tant s'en retornèrent les messages, qui bien eurent leur besoigne faite.

[Note 670: ] [(retour) ] Aimoini lib. IV, cap. 7.--Fredeg., cap. 45.

[Note 671: ] [(retour) ] Auguste et Seusye. Aost et Suze.