ANNEE 447.
Du tiers roy qui eut nom Mérovée, du quel
la première génération sortit.
[39]Quant le roy Clodio eut régné vint ans, il paia le tribut de nature. Après lui régna Mérovée. Ce Mérovée ne fu pas son fils, mais il fu de son lignage. De lui sortit la première génération des rois de France qui dura, sans faillir, jusques à la génération de Pépin le secont, le père au grant Charlemaine. Et ce roy fu moult profitable au royaume. En ce temps passèrent le Rin une gent qui estoit apelée les Huns. La cité de Trèves ravagèrent, tout le païs d'entour Tongres brulèrent et gastèrent; en tele manière que toute Gaule estoit en batailles et en persécutions; par tout résonnoient cris, pleurs, douleurs et pestilences, occisions et rapines. Si dura ceste male aventure jusques à la cité d'Orliens. La ville assirent et mirent gardes aus portes, que nul n'en peust sortir. En ce temps estoit saint Agnien, évesque d'Orliens: le saint homme fist sa prière vers nostre Seigneur, pourque il confortast le païs et la cité; Nostre Sire oy sa prière, car, par ses oroisons et par sa mérite, fu l'orgueil de ce peuple si troublé, qu'il s'enfuirent et se perdirent en telle manière que l'on ne put onques puis savoir ce qu'il devindrent, ni où il habitèrent. Mort fu le roy Mérovée après ce qu'il eut régné dix-huit ans.
[Note 39: ] [(retour) ] Aimoini lib. I, cap. 6.
VII.
ANNEE 447.
Du quart roy qui eut non Childéric, comment les barons
le chascièrent hors du royaume.
[40]Un fils eut le roy Mérovée, qui eut nom Childéric; coronné fu après la mort de sont père, mais il ne commença pas à régner moult gracieusement: haï estoit de ses barons pour les vilennies et les hontes qu'il leur faisoit; car il prenoit à force leur filles ou leur femmes, quant elles lui plaisoient, pour accomplir les délis de sa char. Pour ceste raison le chascièrent hors du royaume, plus ne pouvant souffrir les griefs de sa desfrenée luxure. Quant ainsi fu exilié, il s'enfui à Bissin, le roy de Toringe, qui moult débonnairement le reçut, et le tint avec lui moult honnorablement tout le temps de soir exil. Mais nul n'est si haï qu'il n'ait par fois aucun ami. Ce roy Childéric eut à ami un des barons qui moult avoit tous jours esté son familier: Guinement avoit nom: par son conseil faisoit le roy moult de choses tandis comme il gouvernoit le royaume. Le roy qui bien savoit que les barons ne l'avoient pas à cuer et qu'il le menaçoient, apela un jour Guinement, avant que il fust essilié du royaume: conseil lui demanda de ceste chose. Celui-ci lui conseilla que il donnast lieu à l'ire des barons[41]: car s'il demouroit, il acroitroit plus leur male volonté que il ne l'apetisseroit; et la nature humaine est tele que ils portent envie et haine à celui que ils voient présent; et quant ils ne le voient mie, aucune fois advient que ils en ont compassion. Il lui promist que il essaieroit[42] les cuers des barons, et s'il povoit il les apaiseroit à lui: mais pour ce que il n'en pust de riens estre déceu, il prit un besant d'or et le coupa parmi, l'une moitié lui bailla et l'autre retint, puis lui dist ainsi: «Si je te puis réconcilier aux François, je te envoierai ceste partie que j'ai retenue; et si tu vois que elles accordent ensemble aussi comme elles font orendroit, ce sera certain signe de ta réconciliation: lors, t'en reviendras pour recevoir ton règne, dont tu es maintenant exilié.» Après ces paroles s'en ala le roy en exil, comme nous avons dit, et celui-ci demoura pour sa besoigne procurer.
[Note 40: ] [(retour) ] Aimoini lib. I, cap.7.
[Note 41: ] [(retour) ] Qu'il donnât lieu à l'ire, c'est à dire qu'il laissat passer la colere des barons. «ire eorum cededum suadet.» (Aimoin).