[Note 42: ] [(retour) ] Il essayeroit. Il mettroit à l'essai.
VIII.
ANNEE 457.
Comment les barons firent roy Gilon le Romain,
après qu'ils eurent chacié le roy Childéric.
[43]Apres que le roy Childéric se fust destourné du royaume, les barons qui pas ne vouloient estre sans seigneur, eslirent un roy, Gile avoit nom; Romain estoit de nascion; de par les Romains avoit la cure reçue de garder ce que ils tenoient de la terre de Gaule. Pas n'estoient remembrans des injures et des griefs que ils avoient fait à ceus de Rome et à ce Gilon meisme. Moult est l'umaine pensée déceue et avuglée qui pense que celui-là les doive aidier et conseillier à qui l'on aura fait tant de persécutions et tant de dommages: par quel raison conseillera-il son ennemi qui lui aura ses biens gastés, ses maisons arses, son peuple occis et ses cités acravantées? Guinement, qui tant estoit ami au roy Childéric, estoit sage et plain de grant malice: tant fit en brief temps que il fu accointé du roy Gilon, lequel ne faisoit rien sans son conseil, pour ce que il pensoit que il fust le plus loial ami qu'il eust. Bien savoit Guinement qu'il avoit les François soupeçonneux; et pour ce lui conseilla tant comme il put que il passast le temps par faintises et par simulacions, et que il les grevast de tributs et de exactions. Mais pour ce que il pensoit bien que les François ne se fléchiroient mie tellement, pour semblables griefs, que ils ne demourassent en hayne vers le roy Childéric, comme ils avoient commencié, et que ils ne se tenissent à Gilon qu'ils avoient esleu, il lui dist en tele manière: «Tu ne pourras brisier la félonie ni l'orgueil des François, si tu ne détruis aucuns des plus nobles et des plus puissans; par ce pourras tu légièrement les autres fléchir à ta volenté.» Gilon qui pas n'estoit averti de la malice que celui-ci pensoit, s'acorda à ce conseil et le soin de ceste besoigne lui confia. Guinement qui eut atendu temps et lieu de ce faire, commença à ceus qui avoient esté plus contraires au roy Childéric: de crime les accusa et les prist, puis les envoya au roy Gilon pour faire justice. Il commanda aussi tot que ils fussent punis du crime de conspiration et de magesté lesée.
[Note 43: ] [(retour) ] Aimoini lib. I, cap. 7.
Quant les autres barons virent la cruauté de Gilon, ils furent fortement esmu contre lui: lors ils vinrent à Guinement, par lequel conseil Gilon faisoit ce; mais ils ne le savoient mie. A lui se descouvrirent en complaignant de Gilon qui telle cruauté leur faisoit. Il leur respondi que moult s'esmerveilloit de la légièreté et de la muableté de leur cuers, quant ils se plaignoient déjà de celui que ils ayoient tant loué un peu devant et jugié digne du règne: puis leur dist: «Quelle forsenerie vous démenoit, quant vous getastes hors de son règne votre droit seigneur, né de vostre gent, et vous vous soumites à un ourgueilleux de estrange nascion? Mais, par aventure, vous me respondrez que ce fu pour sa luxure; et je vous demande pour quoi vous vous plaignez de celui que vous eslutes par dessus vostre seigneur lige. Vous avez outragé et chacié votre roy né et créé de vous meismes, qui estoit débonnaire par nature, et pust encore estre plus débonnaire et plus pourfitable au royaume, s'il eust laissé la joliveté[44] de son cors que il n'eust pas maintenu tous jours: et vous avez pris un tiran que vous deussiez esquiver et redouter, pour ce que il est né de estrange nascion. Mais si vous voulez croire mon avis, je vous conseille que vous le rapelez, et que vous rapaisiez son cuer que il a troublé vers vous pour la honte que vous lui avez faite. Certes c'est moult dure chose que vous ne poviez souffrir la luxure d'un seul homme, et vous souffrez la perdition de tant de nobles hommes et princes.»
[Note 44: ] [(retour) ] Joliveté, la légèreté. C'est peut-être la traduction du mot Juvenilitas.