[49]Quant la royne Basine femme de Bissin le roy de Toringe, à qui le roy s'enfui, sut que Childéric se fu accordé à ses barons et qu'il fu receu en son règne, elle quitta son seigneur et s'en vint après Childéric en France; car l'on disoit que il l'avoit cognue tandis que il demouroit avec son seigneur. Il lui demanda pourquoi elle l'avoit suivi, et son seigneur quitté; elle lui respondi: «Je sui à toi venue, pour ce que j'ai cognue et esprouvée ton atrempance[50] et ta vertu, et si je pensois meilleur de toi trouver en nule des parties du monde, nuls griefs de voie, nuls travaux de corps ne me tiendroient que je ne l'alasse requerir.» Quant le roy oy ceste response, il la prist par mariage comme paien que il estoit; et ne lui souvint pas des bontés et des bénéfices que Bissin le roy de Toringe son premier mari lui eut faites quant il eut esté chacié de France.
[Note 49: ] [(retour) ] Aimoini lib. I, cap. 8.
[Note 50: ] [(retour) ] Atrempance, tempérance. Modestia cognita. (Aimoin).
Quant ils furent le soir couchiés ensemble, et ils furent au secret du lit, la royne l'avertit qu'il se tenist cele nuit d'habiter à elle; puis lui dist qu'il se levast, et alast devant la porte du palais et lui sut dire ce que il auroit vu. Le roy se leva et fist son commandement. Quant il fu devant la sale, il lui sembla qu'il véist grans formes de bestes, ainsi comme d'unicornes, de liépars et de lyons, qui aloient et venoient par devant le palais. Il retourna tout espoenté, et raconta à la royne ce que il avoit vu. Elle lui dist que il n'éut pas paour, et que il retournast arrières. Quant retourné fu, il vi grans images de ours et de loups ainsi comme s'ils vousissent courre sus l'un à l'autre: il retourna au lit de la royne et lui raconta la seconde avision. Elle lui redist que il retournast encore une fois. Quant retourné fu, il vit figures de chiens et de petites bestes qui se entredespéçoient toutes. Quant il fu retourné à la royne et il lui eut tout raconté qu'il eut vu, il lui requist que elle lui fist entendre que ces trois visions signéfioient; car il savoit bien que elle ne lui avoit pas envoie pour néant. Elle lui dist que il se tenist chastement celle nuit et elle lui feroit au matin entendre la signification des trois avisions. Ainsi furent jusques au matin que la royne apela le roy que elle vit moult pensif; puis lui dit: «Sire, ostes tes pensées de ton cuer et entens ce que je dirai. Saches certainement que ces avisions ne sont pas tant significations des choses présentes comme de celes qui à avenir sont: et ne prens pas garde aus formes des bestes que tu as vues, mais aus fais et aus meurs de la ligniée qui de nous doit sortir. Le premier hoir qui de nous sortira sera homme de noble proesce et de haute puissance: et cela est signefié en la forme de l'unicorne et du lyon, qui sont les plus nobles et les plus hardies qui soient. La signeficacion de la seconde vision est tele que en la forme du loup et de l'ours sont signefiés ceus qui de nostre fils sortiront, qui seront rapineux, comme les bestes sont. La signefication de la tierce avision en la forme du chien qui est beste gloutonne et de nule vertu, ni ne peut riens sans l'aide de homme, est la mauvestié et la paresce de ceus qui vers la fin du siècle[51] tiendront le sceptre et la couronne de ce royaume. En la tourbe des petites bestes qui s'entrebatoient est signefié le menu peuple qui s'entreocciront, pour ce que ils seront sans paour de prince. Sire, dist la royne, vez-ci l'exposition des trois avisions, qui est certaine démonstreresse des choses qui sont à avenir.» Ainsi fu le roi hors de la pensée en quoi il estoit chéu pour les avisions, et fu joyeus de la noble ligniée et du grant nombre des preus hommes qui de lui devoient sortir.
[Note 51: ] [(retour) ] La fin du siècle. Aimoin dit: Ultimis in sæculis, c'est-à-dire dans les derniers temps de la monarchie. Sur ce rêve de Childéric, il y a bien à rêver aujourd'hui.
XI.
ANNEE 464.
D'une incidence, comment l'empereour de Constantinoble envoia Thierri
contre Odoacre pour deffendre les Romains.
[52]En ce temps, vint en Ytalie Odoacre qui estoit sire d'un peuple qui habite sur les rivages de la Dinoe[53]: fortement estoit devenu orgueilleux pour une victoire qu'il avoit eue contre Pheletée le roy de Rugie. Avant que il entrast en la terre, il ala parler à saint Severin qui en ces parties habitoit. Le saint lui dist ainsi comme par prophétie: «O tu Odoacre qui es maintenant vestu de vieus piaus de bestes, assez tost seras sire de toute Ytalie.» Car en ce point que il ala visiter le saint homme, il avoit une piau affublée. Quant il eut cele parole oye, il entra en Lombardie: assez i fist rapines et occisions et gasta le païs, non pas si comme il dut, mais si comme il voulut. Enthemie l'empereour de Rome fu mort en ce point, si fu occis par la traïson Recimère son gendre. Odoacre prit fortement à menacier la cité de Rome; et les Romains de la menace furent moult espoventés, meismement pource que ils n'avoient adoncques point d'empereour ni chief qui les gouvernast. Pour ce, envoièrent leur message à Lyon, empereour de Constantinoble et lui prièrent que il leur envoiast un des princes de son palais par quoi ils fussent deffendus de leurs ennemis.
[Note 52: ] [(retour) ] Aimoini lib. I cap 9.