ANNEE 493.

Comment le fort roi Clovis fu couronné après la mort de
son père; et comment il rendi l'orcel à saint Rémi; et puis
comment il se vengea de celui qui le contredit
.

Retourner nous convient à nostre matière que nous avons un petit entrelessée pour aucunes incidences qui sont beles à raconter. Quant le l'oy Childéric eut tenu le royaume de France vint-quatre ans, il fu mort: un fils eut de Basine la royne, qui eut nom Clovis. Moult estoit biau et preu et gracieux: aussi comme il croissoit et amendoit en corps, ainsi pourfitoit-il en noblece de cuer et en bonnes meurs.

Le royaume reçut par héritage et fu couronné après la mort de son père: noble fu en batailles, glorieux en victoires plus que nul de ceux qui devant lui eurent régné. Il chasça bois de Soissons Syagre, le fils Gilon le Romain, de qui nous avons dessus parlé: la cité prist et soumist à sa jurisdiction. En celui temps couroit les osts[65] de France par tout le païs, ils toloient et roboient ce que ils povoient tenir et trouver ès moustiers et aus églyses, comme ceus qui encore estoient paiens et mescréans. En ce temps estoit saint Rémi archevesque de Rains: dont il avint entre les autres choses que ils lui tolirent un orcel[66] d'argent, qui moult estoit grans et pesans. Le preudomme manda au roy par un sien message, et pria moult que s'il ne lui voloit autre grâce faire, que il lui rendist son orcel. Le roy respondi que il alast après lui jusques à Soissons, car là seroient ensemble mises et départies par sort toutes les choses qu'ils avoient: «Et si j'ai,» fait-il, «à ma part cet orcel que tu me demandes, je te le rendrai maintenant.» Quant le roy et sa gent furent venus à Soissons, il fist crier parmi l'ost que toute la proie fust mise ensemble pour départir et pour donner à chascun droite porcion, telle comme il devoit avoir par sort; mais pour ce que il se doutoit qu'un autre éust cet orcel, il apela les plus haus barons et les plus nobles chevaliers et leur dist ainsi: «Seigneurs, mes chevaliers et mes compaignons, quant prince ou roy veult accomplir sa volenté d'aucunes choses envers sa gent, il est mieux droit et raison selon, sa dignité, qu'il le face par commandement que par prière; mais toutes-fois, aimè-je mieulx à requerre aucunes choses de vous par débonnaireté et par grâce, que par auctorité de seignourie; car il apartient aus tirans à accomplir par cruauté leurs commandemens, aus bons princes par débonnaireté et par douceur de paroles. La dignité de mon nom doit ensuivre les exemples de mon débonnaire père; et ai plus chier que l'on me porte honneur et révérence, par la raison de débonnaireté que de paour: dont je vous prie tous, par amour plus que par seigneurie, que vous me donniez cel orcel par dessus ma portion, et je vous promets que je vous guerredonnerai bien ceste bonté en lieu et en temps, si je puis envers vous impetrer ceste chose en amour et en bonne grâce.» Les barons respondirent: «Sire noble roy, nous connoissons bien que nous t'avons fait serrement et hommage, et nous sommes tout prests de morir, si besoing est, pour la prospérité de ton règne et la santé de ton corps deffendre: donques, si la vie du corps est plus chière chose que nulle autre richece, sache qu'il n'est nulle chose que tu nous requières que nous ne te doions donner? Nous n'avons nul droit en toutes ces despoilles, à nous n'en apartient de riens, ta volenté en peus faire plainement, ou geter en eaues, ou ardoir en feu.» Ainsi comme le roy eut oy ceste response, il s'esmerveilloit de la bonne volenté que les barons et tous ceus de l'ost avoient envers lui. Dont vint avant un des François, meu de grant légièreté de courage, et frappa de l'espée en l'orcel, puis dist au roy: «Tu n'emporteras riens de ces despoilles, fors ce que tu en auras, par droit sort et par droite porcion.» Moult s'esmervellièrent tous de sa folie et de sa légière hardièce; mais le roy qui pas ne fist grant semblant que il portast grievement ceste chose, prist l'orcel et le rendi au message saint Remi, si comme il lui avoit promis.

[Note 65: ] [(retour) ] Osts. Armées.

[Note 66: ] [(retour) ] Orcel. Vase. (Urceus.)

Un an après que ces choses furent avenues, le roy manda ses princes et ses barons: commandé fu généralement que chascun venist armé et fervestu[67], comme pour son corps deffendre et pour assaillir ses ennemis. Quant l'ost fu assamblé et chascun fu armé au plus belement que il put, le roy issi hors pour son ost regarder et pour savoir comment et de quelles armes chascun estoit apparellié. Quant il eut tout l'ost avironné[68], il vint à celui qui, l'année devant, avoit féru de l'espée en l'orcel: bien le regarda et avisa, puis lui dist: «Je ai tout l'ost véu, si ai apris comment chascun est d'armes atourné; mais je n'en ai nul véu plus mauvais de toi, ni armes moins souffisans des tiennes; car ta lance, ton escu, ni t'espée ne valent riens.» Après ces paroles, geta la main à l'espée de celui et la flati contre terre. Et comme cil s'abaissa pour prendre l'espée, le roy sacha[69] la sienne et le féri si grant cop parmi la teste que il le rua mort, puis lui dist ceste parole: « Ainsi féris-tu de t'espée en l'orcel, à Soissons.» Après ce qu'il fu mort, se parti le roy de sa gent et retourna chascun en sa contrée. Ce fait espoventa si tous les François, que nul ne fu puis si hardi qu'il osast contredire sa volenté. Moult estoit le roy apert et de noble contenance; fierté et léesce[70] estoient ensemble mellés en lui et en son regart; fierté pour les mauvais espoventer; léesce pour les bons asouagier.

[Note 67: ] [(retour) ] Fervestu. Vétu de fer. Nous avons perdu cet adjectif pittoresque, sans doute avec l'usage des armures de fer.

[Note 68: ] [(retour) ] Avironné. Entouré. Quand il eut fait le tour de l'armée.

[Note 69: ] [(retour) ] Sacha. Tira.