ANNEE 522.
Comment le royaume fu départi aux quatre frères;
et de la mort Clodomire.
[114]Le fort roy Clovis eut quatre fils de la bonne royne Crotilde; Théodoric, Clodomire, Childebert et Clotaire. Tous les quatre frères furent roys et devisèrent le royaume en quatre parties. Théodoric fist le siège de son royaume à Mès, Clodomire à Orliens, Clotaire à Soissons, Childebert à Paris, ainsi comme le père[115]: et bien que en France il y ait eu plusieurs roys en divers sièges et en diverses parties du royaume, nous ne metons au nombre des roys de France, fors tant seulement ceus qui ont esté au siège de Paris roys.
[Note 114: ] [(retour) ] Aimoin. lib. II, cap. 1.
[Note 115: ] [(retour) ] La fin de cet alinéa n'est pas dans Aimoin.
[116]Quant le royaume fu ainsi devisé en quatre, un peu de temps fu que guerres ne sourdirent de nule part: mais Danoys qui ne puent estre en pais, arrivèrent par mer en la terre le roy Théodoric: en partie la prisrent et gastèrent. Le roy envoia contre eux un sien fils, Théodebert, pour son ost conduire. Il leur vint à l'encontre, à eux se combati, desconfits furent et chaciés du païs, et aucuns pris et retenus. Quant Théodebert eut ainsi esploitié, il retorna à son père.
[Note 116: ] [(retour) ] Aimoin. lib. II, cap. 2.
[117]Incidences. Entre ces choses, manda la royne Crotilde ses trois fils le roy Clodomire, le roi Childebert et le roy Clotaire; puis leur dist en tel manière: «Le tout puissant Dieu créeur et gouverneur du monde voulut que vous fussiez hoirs du règne votre père: pour laquelle chose, beaus dous fils, si je ai riens vers vous deservi, je vous pri que vous vengiez la mort de mon père et de ma mère; je me doi moult esjoïr de ce que j'ai enfanté et nourri ceux qui doivent estre exécuteurs de ma douleur; mais je me dois douloir de la mort de leurs aieux, qui leur fussent à grant honour, s'ils vesquissent. Orendroit vous ne devez pas mesprisier la cause de ma complainte, par laquelle vous estes orphelins de l'aide de si grans amis, que traïson et envie vous ont tolus, avant que vous feussiez nés. Avertissiez-vous quelle espérance vous povez avoir en ceus qui ce vous ont fait: cuidez-vous que ils espargnent les neveus, qui pas n'espargnèrent leurs frères? et certes, ils les occirent pour petite partie du règne. Si vous estiez morts, ils auroient grant espérance que ils eussent vos royaumes. Certes si vous n'en prenez la venjance, ils vous occiront. Si vous n'estes meu pour la raison de vos aieux que ils vous ont occis, au moins soiez dolents pour la dolour que j'ai eu quant je vis mon père morir, et ma mère noier en un fleuve, et ma serour dampnée par essil.» Quant la royne les eut ainsi amonestés de vengier la mort de son père, ils furent moult esmus pour la dolour de leur mère; ils assemblèrent leur ost en Borgoigne, entrèrent à grande force pour la terre gaster et destruire. Mort estoit jà le roy Gondebaut, qui le père et la mère la royne Crotilde avoit fait destruire. Deus fils eut lessiés qui estoient hoirs son royaume: l'un avoit nom Segimont, et l'autre Godemaire.
[Note 117: ] [(retour) ] Aimoini lib. II, cap. 3.
[118]En ce point, faisoit Segimont édifier l'églyse St-Morise de Chablies, à grans couts et à grans despens. Il monstra bien la dévocion que il avoit au martir, en ce que il enrichit le lieu si noblement de possessions et de rentes, et de clers qu'il i mist pour faire le service nostre Seigneur, comme celui qui estoit homme de bonne volenté et noble fondeur d'églyses. La cause pourquoi il estoit si dévot au martir saint Morise estoit pour ce que il avoit fait occire un sien fils, par l'amonnestement de sa femme qui haïssoit l'enfant comme marrastre. Il s'avertit[119] et regarda la quantité du péchié que il avoit fait; de cuer se repentit, les martyrs requist par grant dévocion et leur pria que ils fussent ses avocats envers nostre Seigneur et lui impetrassent pardon et miséricorde: puis pria à nostre Seigneur que s'il avoit riens meffait contre sa volenté, que il le pugnist en ceste mortele vie, et que il n'attendist pas la vengeance jusques au jour du jugement. Nostre Sire oy sa prière: en celui point entrèrent en sa terre les François. Quant il en sut la nouvelle, il assambla ses ost et s'ala contre eux à bataille. Quant l'estour fut commencié, les François se combatirent moult aigrement selonc leur coustume et les Borgoignons se desconfirent et tornèrent le dos pour fuir. Le roy Segimont qui vit la desconfiture de sa gent, prist à fuir droit vers l'abaïe de Saint-Morise de Chablies en espérance que le martir le déust garantir. Le roy Clodomire qui le chaçoit, le prist, en prison le mist en la cité d'Orliens. En ce temps estoit saint Avit abbé d'un couvent assez près de la cité: moult pria le roy Clodomire que il n'occist pas home de si grant noblece et de si grant bonté. Sa prière ne voult oïr, ains fist occire lui et ses enfans et les cors geter en un puis[120]: de là furent ostés et portés à Saint-Morise de Chablies, et mis en sépulture honorablement: et l'on ne doit pas douter que il ne soit saint; car les malades qui là viennent et font sacrefices à Dieu pour l'amour de lui, sont tantost garis de leur infermeté. Le roy Clodomire qui occire les fist, ne s'esjoït pas moult longuement de sa mort, car l'an après venant, il entra derechef en Borgoigne à grant ost pour la terre gaster: le roy Godemaire vint à grant ost contre lui à bataille, désirant de vengier la mort de son frère. D'une part et d'autre se combatirent moult fortement; mais, en la parfin, les Borgoignons qui pas ne purent souffrir la force des François, s'abandonnèrent à fuir. Le roy Clodomire qui fut bien armé, hardi et encoragié pour la victoire, les enchauça plus hardiement que il ne dut, il trespassa toutes les compaignies de ses ennemis, ainsi comme la force du destrier l'emporta. Quant ils le virent au milieu d'eus et esloignié de sa gent, ils lui lancièrent dars et javellos de loin, car la fierté et le semblant de sa contenance et la renoumée de sa prouesce espoentoit si durement ses ennemis, que nul n'osoit atendre ni aprouchier pour le férir de près. Mais puis que il se vit enclos entre ses ennemis et il ne vit secours ni aide de nule part, il mist le remède de sa vie en la seule vertu, il tourna vers ses ennemis, puis se moula en armes[121], et s'acesma pour combattre. Tandis comme il estoit en ce point, il commença à penser s'il retourneroit à sa gent, où il se plungeroit entre ses ennemis; mais honte qui vainquist toute paour l'exhorta que il ne retornast: le destrier heurta des espérons, puis se jeta au plus dru de ses adversaires. Le premier qu'il encontra occist, bientôt fu environné, tant le férirent des lances et des épées parmi les costez que ils le ruèrent mort. Chevalier fu hardi et preu, mais peu fu sage, vengeur des injures de sa mère fu tant comme il put. Quant François virent que leur sire fu occiz, ils ne s'enfuirent pas ainsi comme autres nascions eussent fait, ainçois enchacièrent les Bourgoignons et en occistrent grant partie. En France retournèrent, quant ils eurent la terre gastée. Le roy Clotaire prit en garde la royne Gondealque, qui avoit esté femme de son frère. La royne Crotilde prit ses neveus Theodoalt, Gontier, et Clodoalt; si les nourri en tel amour et en tele affection, comme mère nourrist ses enfans.