[Note 180: ] [(retour) ] Grande et parcreue. «Valde adultum.» (Aimoin.)

XII.

ANNEE 534.

De Justinien l'empereour et de Bélisaire.

[181]Ci endroit nous convient reprendre aucunes incidences qui s'acordent à ce dont nous avons parlé là dessus. Bien avez oy comme Justinien l'empereour de Constantinoble eut haï et repoussé de soi Bélisaire par l'enortement des traistres; et puis comment il recouvra sa grace par la bataille que il fist contre les Wandes. Bien que l'empereour l'eust plus amé que nul autre avant que il fu esleu à l'empire gouverner, il le haï puis moult durement, sans raison comme il apparut; car il lui fu toujours bon et loial. Après ce donques que il eut vaincu les Wandes, et leur roy pris et amené en liens devant l'empereour, il l'ama tant et crut que à tous ses conseils il estoit le premier apelé. De ceste chose furent les traistres dolents et esmeus contre lui, pour ce que ils se doutoient que le povoir où ils le veoient monter ne leur fust à nuisance et à abaissement: pour ce s'en alèrent une heure à l'empereour, semblant firent par fausses simulations que ils fussent moult curieux de garder son honneur et sa santé; puis lui dirent en telle manière: «Sire, nous te faisons à savoir pour nos seremens aquiter, et mesmement pour l'amour que nous avons vers toi, que tu eschives les conseils de Bélisaire, et que tu te gardes de lui; car il n'atent à toi occire fors que temps et lieu de ce faire: et si nous n'eussions ceste chose destourbée et empeschiée par simulacion de meilleur conseil, il t'eust occis et tout l'empire saisi et fait orphelin de droit seigneur.» Par telles paroles que les traistres, les serjans et les plus grans du palais disoient à l'empereour, croissoit petit à petit haine en son cuer contre Bélisaire, et de là en avant l'eut en soupçon pour le grant povoir et la grant seigneurie que il avoit au palais. Devant lui le manda, puis lui commanda que il ne s'entremist plus de la sénéchaucée de l'empire[182]. Celui-ci s'en vint à son hostel, après ce que il fu ainsi déposé de son office, et proposa à vivre en pais d'ore en avant sans sollicitude et sans cure. Il n'issoit nule fois hors de son hostel que il n'eust douze hommes de sa propre maison bien armés devant lui et bien appareillés pour lui deffendre, si besoin en eust. Mais pour ce que ce est trop fort chose de vivre en prospérité sans envie, il ne souffisoit pas à ses ennemis ce que ils lui avoient fait, ains croissoit l'envie et la haine d'eus de jour en jour contre lui. Si eut aucuns qui eurent propos et volenté de lui occire en son hostel. De plus grant félonie se pourpensèrent les traistres: quant ils virent que ils ne povoient encliner l'empereour du tout à leur volonté et à leur sentence, ils pensèrent que ils le déposeroient de la dignité de l'empire.

[Note 181: ] [(retour) ] Aimoini lib. II, cap. 15.

[Note 182: ] [(retour) ] «Patriciatus interdixit curam.» (Aimoin.) La sénéchaussée, le commandement des troupes.

Ainsi comme l'empereour alloit un jour au théâtre de la cité pour soi esbatre et pour regarder les geux, ceux-ci que la déloiauté que ils avoient conceue vouloient acomplir, et avoient temps et lieu de ce faire, le tirèrent en un privé lieu, la couronne lui ostèrent de desus le chief vilainement, et le deffublèrent de la pourpre impériale; puis prirent un autre qui Florien avoit nom, au théâtre le menèrent, là le couronnèrent comme empereour et l'assirent en la chaire impériale. Le théâtre est une place commune en quoi tout le commun s'asamble pour faire les geux. Justinien qui ainsi fu déposé, envoia tantost à Belisaire un sien mesage bien parlant, si lui manda telles paroles: «Bélisaire, biau cher ami, je te prie qu'il ne te souviègne pas des vilenies ni des hontes que je t'ai faites sans raison; mais ramaine à mémoire l'ancienne amitié et les bénéfices que je t'ai fais aucune fois, et me secours si tu peus.» A ce respondi Bélisaire: «S'il m'eust,» dist-il, «lessié au povoir et en l'estat en quoi je estois, je le secourusse bien: il me prie envain maintenant, car je n'ai point de povoir pour ce que il m'a tolue la dignité que j'avois coutume d'avoir. Mais toutes voies veuil-je obéir au commandement nostre Seigneur qui dist que l'on ne rende pas mal pour mal. Je m'appareillerai et lui aiderai au mieux que je pourrai.» Quant il eut ce dit, il prist tous ses serviteurs et quanques il put avoir de sa maison, bien les fist tous armer, puis s'en alla au théâtre où le faus empereour estoit. Quant il fu un petit aproché, il regarda la tourbe de ses ennemis qui estoient tout entour la chaire Florien leur nouvel empereour; il retourna devers sa maisnie[183] et leur dist: «O mes bons amis et ma bonne maisnie que je ai toujours trouvés bons et loiaus, véez ici le jour et l'heure que je ai toujours désiré que nous puissions prendre vengeance de nos ennemis. Véez là le tiran qui est avironné de la tourbe de nos ennemis et des traistres qui l'ont fait empereour par desloiauté: et ne doit nul douter qu'ils ne doivent tous mourir d'égale mort, car ils ont une cause de mesme volenté en la malice. Armez donc vos dextres de l'espée de justice, et faites aussi comme vous verrez que je ferai.» Quant il eut ainsi amonesté ses gens de bien faire, il entra au théâtre, devant l'empereour vint. Quant il eut fait samblant de soi agenouiller devant lui, il tira l'épée, et le feri si qu'il lui fist le chief voler. Ses chevaliers et sa gent tirèrent les épées, et se férirent ès traistres, puis férirent à destre et à senestre si durement, que ceus qui devant estoient liés de leur empereour, pensèrent plus de fuir que d'eus deffendre. Bélisaire prist la couronne et le chief Florien, puis vint à Justinien et lui dist ainsi: «Ceus qui avoient envie de ta santé et de la mienne, tendoient à mettre hayne et discorde entre moi et toi, pour ce que tu m'abatisses de l'honneur où je estoie; et quant tu fusses desnué et desgarni de ma présence, que ils te peussent faire la honte que ils t'ont maintenant faite. Je n'ai pas recordé à venjance les griefs que tu m'as fait sans raison par leur enortement, ainz t'ai rendu la couronne et l'empire que ils t'avoient tolu; et pour ce que je recors l'ancienne amour et les bénéfices que tu m'avoies fais, je t'en rends aujourd'hui la récompense.» Quant il eut ce dit, il lui assit la couronne sur le chief. Puis que Justinien fu ainsi resaisi de l'empire, il fist derechef Bélisaire patrice et sénéchal de tout l'empire. En peu de temps après l'envoia en Ytalie contre les Gotiens, qui durement grevoient les Romains.

[Note 183: ] [(retour) ] Maisnie, domesticité. Les gens attachés à la famille.

XIII.