ANNEE 536.
Comment le pape Silvère fu envoié en exil.
[184]En ce temps estoit en vie le glorieus confesseur messire saint Beneois; à quarante milles de Rome demeuroit en lieu qui est apelé Soublac: de là vint à Mont-Cassin; là conversa saintement et dignement, et resplendit de maintes grans vertus, (si comme saint Gringoire raconte en sa vie)[185].
En ce mesme temps alla saint Agapites pape de Rome à l'empereour Justinien de Constantinoble qui estoit chéu en hirésie: mais le saint homme le ramena à la vraie foi de l'églyse de Rome. Anthime le patriarche de Constantinoble damna, qui estoit chef de cette hirésie: onques puis ne retourna à Rome le saint homme, ainz mourut en la cité de Constantinoble. Après lui tint le siège Silvère, que Theodore[186] le roy des Ghotiens mit au siège aussi comme par force sans le sçu et sans l'assentiment l'empereour. Il fu si corrompu par pecune, que il commanda que tous ceus-là fussent punis par glaive qui à lui ne se consentiroient. Mais Dieu en prist la vengeance assez tost après: car il ne vesquit que deux mois puis que il eut ce fait. Après lui fu couronné un autre qui estoit apelé Witige. En ce point vint Bélisaire en Secile; là entendi que les Goths avoient fait nouveau roy: lors se hasta de chevaucher parmi la terre de Champaigne[187] jusques à Naples. Il mist le siège entour la cité, pour ce que les citoiens ne lui voulurent ouvrir les portes. A la parfin la prit par force, tous les Ghotiens que dedans trouva, mit à l'espée. Après ce se combati à Witige le roy, et le desconfi: puis vint à Rome et garni la cité: puis si s'en parti. A tant Witige rassembla sa force après le département Bélisaire, et assist Rome. Un an tout plein dura le siège; les Romains tenoient en si grant destroit, que nul ne povoit issir ni entrer dedans la cité. Là furent les Romains et tous les peuples en si grant tourment de faim, que trop souffrirent de malaises. Bélisaire, qui pas ne séjournoit, fist maintes grans batailles contre ses ennemis, et eut mainte victoire et les chassa jusques en la cité de Ravane à la parfin.
[188]Un cler qui Vigile estoit nommé, dyacre, garde des escrins de l'églyse s'aperçu que la damnacion d'Anthime le patriarche que saint Agapites le pape avoit dampné, ne plaisoit pas à l'empereour ni à l'imperatrice; leur grace cuida aquerre pour eus enhorter ce que il cuidoit qui leur deust plaire. Lors vint à l'imperatrice et lui dist que elle mandast Silvère le pape, quant il auroit ses lettres receues, que il rapelast Anthime le patriarche, et le restablist en son siège. Quant saint Silvère eut les lettres lues, il commença forment à gémir et à soupirer. Lors rescrit à l'imperatrice telle sentence: «Dame Auguste, bien que je aie vostre malveillance, et que ce soit, par aventure[189], cause de ma fin temporelle, jamais n'avendra, si Dieu plait, que je rapelle homme corrompu et damné par hiresie.» L'imperatrice qui moult fu courroucée de ceste réponse, envoia Vigile le clerc, qui cette besogne avoit pourchacée, à Bélisaire qui lors estoit en ces parties, et manda que il trouvast aucune occasion par quoi il envoiast Silvère le pape en exil, et Vigile, qui les lettres portoit, mist en son lieu. Pour ce le fist l'imperatrice que Vigile lui avoit promis que il rapelleroit Anthime. Quant Bélisaire eut les lettres receus, il ne fu pas joyeux de ce mandement, lors dist ainsi: «Je ne contredirai pas la volonté des princes, ainz accomplirai leur comandement contre mon cuer; mais celui qui a ceste félonie pourchacée, n'évitera pas la vengeance du juge qui tout voit.» Lors furent fans tesmoings introduits contre saint Silvère, qui dirent que il vouloit livrer la cité et Bélisaire aus Ghotiens qui estoient ennemis de l'empire. Bélisaire lui commanda que il alast en Constantinoble et que il se présentast à l'audience l'empereour et l'imperatrice. Ainsi le fist comme il le commanda. Quant il fu au palais, l'imperatrice l'araisonna par telles paroles: «Dis-moi, Silvère, que t'avons nous meffait, qui nous vouloies livrer à nos ennemis?» Ainsi que elle parloit, un dyacre qui Jehan avait nom, lui tira le mantel du col, et lui vestit habit de moyne; puis lui fu commandé que il alast en exil en l'isle de Ponce; et Vigile qui cette besoigne eut bastie, fu pape. Bélisaire rapareilla sa force et se recombati contre le roy Witige: en cette bataille fu ce roy si mal mené et à si grant déconfiture, que la plus grant partie de son armée fu occise, lui même fu pris et mené à Constantinoble.
[Note 184: ] [(retour) ]: Aimoini lib. II, cap. 15.
[Note 185: ] [(retour) ] Cette parenthèse n'est pas dans Aimoin.
[Note 186: ] [(retour) ] Théodore. Var. Théodose. «Theodotus.» (Aimoin.)
[Note 187: ] [(retour) ] Champaigne, la Campanie.
[Note 188: ] [(retour) ] Aimoini. lib II, cap. 17.