[Note 189: ] [(retour) ] Par aventure. Peut-être.
XIV.
ANNEE 537.
De la pais des deux roys par la prière de Crotilde leur mère.
[190]Le roy Childebert, qui le siège de son royaume tenoit à Paris, manda au roy Theodebert son neveu que il appareillast son armée pour lui aider encontre son frère le roy Clotaire. Celui-ci fist ce qu'il lui manda. Leurs armées joignirent ensemble et firent moult grant appareil pour grever le roy Clotaire. Un mesage vint à leur mère la bonne royne Crotilde, qui à Paris demeuroit; il lui dist que ses fils assambloient grans forces et grans assainblées de gens pour destruire l'un l'autre. La mère qui entendit que ses enfans avoient conçu telle félonnie en leurs cuers l'un contre l'autre, et que ils vouloient destruire eux et leurs gens par occisions, eut grant douleur à son cuer selon la tendresse de mère. A Tours alla hastivement; devant le corps monseigneur saint Martin s'étendi en oroisons et en grans soupirs et en grant effusion de larmes; sa prière fist à Dieu et à saint Martin en telles paroles: «O Dieu Jhesu-Crist, qui les descordables cours des élémens concordes et joins ensemble par sainte conjonction; les deux frères, qui sont disjoints par le mal de discorde, fais repairer en l'unité de pais selon le droit de nature: Sire, je te prie que ce ne me nuise pas, si je ai porté et enfanté tels enfans qui sont de si grant cruauté, qu'ils n'espargnent l'un l'autre, ni ne connoissent ni parent ni ami. Ils ont occis leur oncle et estranglé leurs neveus; et bien que ils aient tant de maux fais, je ne cuidasse pas que leur forsenerie les menast à ce que ils oubliassent leur fraternité et l'amour de nature. Beau Sire Dieu, père puissant qui es juge et auteur de nature, je te prie que tu mettes pais et amour entre les frères germains; et que tous ceus qui troublent pais et concorde espoventes par ta puissance.» Nostre Sire oy la prière de la sainte Dame; car tout maintenant commença à tonner en ceste partie où le ciel estoit plus cler et plus net. Le roy Clotaire qui bien vit qu'il n'avoit pas gent pour assambler, ni pour soutenir la force de deux roys si puissant comme ils estoient, douta le péril; il s'enfuit en Orlenois en une ville qui a nom Combrons[191], jusques à tant que son frère fust apaisé vers lui en aucune manière, et que son armée fust creue et enforcée de gent qui venir devoient et de aultre secours que il atendoit de jour en jour. Mais la plus grant espérance qu'il eut estoit en nostre Seigneur. Lors monstra bien nostre Sire que il avoit receu les prières de leur mère. Car là où les deux roys et leur ost estoient logés, un tonnerre leva soudainement, qui donna si horribles éclats que tout le camp en fut espoventé. Lors commença à plouvoir trop abondamment, foudres et tempestes à chéoir si menument et si rudement; le vent à venter si forment, que il arrachoit les pavillons et esparpilloit les chevaux en divers lieux: les chevaliers n'avoient défense contre les pluies et contre les coups de la tempeste, fors des escus, dont ils se couvroient. Ils se concilièrent tous à terre en grant peur et en grant dévocion, et prièrent à nostre Seigneur que il les épargnast, et que il ne prist pas la vengeance de ce que ils avoient deservi par leurs meffais. Plus grans miracles advint: car en celle partie où l'armée du roy Clotaire estoit logée, il ne venta point ni ne tomba eau, ni nuls signes de tonnerre n'y apparut. Les deux roys qui là estoient venus pour tout confondre, envoyèrent maintenant leur message au roy Clotaire pour requerre pais et concorde, perpétuelles. Le roy Clotaire leur octroia volontiers: lors départirent les troupes en amour et en pais, et retourna chacun en sa contrée. En telle manière furent les enfans sauvés et garantis du péril de mort eus et leurs gens par la prière de leur dévote mère, ni ne souffrit pas nostre Sire, que ils accomplissent les félonnies que ils avoient conceues. De ceste chose furent joyeux tous ceus qui aimoient pais et concorde entre les deux frères.
[Note 190: ] [(retour) ] Aimoin. lib. II, cap. 18.
[Note 191: ] [(retour) ] Voici l'un des passages que l'obscurité de la première rédaction et l'inexactitude des copies ont rendus inintelligibles sous la plume des copistes postérieurs Grégoire de Tours avoit dit: Chlotacarius.... in silvam confugit et concides magnas in silvis illis feoit. Les Gesta regum francorum dirent ensuite: In silvam coufugit in Arelauno, fecitque Combros. Je serois assez porté à croire qu'en donnant un nom à la forât anonyme de Grégoire de Tours, les Gesta ont confondu cette défaite de l'année 537 avec celle que le méme Clotaire essuya en 599: Super fluvium Aroannam, nec procul à Doromello vico. (Fredegaire, chapitre 20). Quoiqu'il en soit, Aimoin s'étant servi d'un manuscrit des Gesta qui portoit Auriliano pour Arelauno, a dit: Confugium in Aureliano pago, in loco qui Combros dicitur, fecit. Commettant ainsi une bévue grossière et prenant Combros (amas de bois), pour un nom de lieu. Nos chroniques ont suivi Aimoin.
Incidence. En ce temps advint une avision à saint Germain. En dormant il lui semblent que un vieux homme lui tendoit les clés des portes de Paris: il demanda à ce vieillard ce que cela signifioit, et il lui respondi que il le saurait après. Lors avint que l'évesque de Paris, qui avoit nom Eusebies, fu mort ainsi comme il aloit à l'encontre du roy Childebert pour aucunes besoignes de son églyse. A l'élection qui fu après parut bien la signifiance de cette avision; car messire saint Germain à la dignité de l'évesché fu eslu.