IX.

ANNEE 577.

Comment Preteste fu à tort dampné et envoyé en exil.

Au matin, au point du jour, les messages la royne Frédégonde vinrent à l'hostel saint Grigoire, qui de par elle aportèrent deux livres d'argent, pour ce qu'il se consentist à la dampnacion Preteste, et dirent que les autres preudommes, et de bonne volenté, s'y estoient accordés. Le preudomme les refusa et dist que pour mille livres, ni pour nul avoir il ne s'y asentiroit autrement: moult le prièrent et le tinrent près de cette besoigne. A la parfin il leur otroia qu'il se consentiroit à ses frères selonc les decrès des canons. Ils pristrent lors congié en amour et en graces; car moult bien cuidièrent avoir fait leur besoigne. Aucuns des prélats vinrent à lui et lui requistrent cette mesme chose, et il leur donna cette mesme response. Quant les prélats furent venus au concile, le roy vint entr'eux et leur dist qu'il avoit trouvé ès décrès des canons que l'evesque repris de larrecin doit estre desordonné[326], car il estoit letré. Les prélats commencièrent entr'eux à demander le quel ce estoit qui de tel cas estoit repris. Lors leur dist le roy: «Avez-vous donques oublié ce que je vous dis hier du grant larrecin que Preteste m'a fait?» Sans faille le roy leur avoit monstré, le jour devant, divers ornemens qu'on prisoit à trois mille livres et un sac en quoi il avoit deux mille deniers d'or, et disoit qu'il les lui avoit tous emblés. Mais Preteste se purgea légièreinent de ce fait et respondi en telle manière: «Sire, l'excellence de ta royale majesté peut bien ramembrer, s'il lui plest, que Brunehault me lessa en garde deus troussiaus de diverses choses, quant elle se partit de Rouan; puis les envoia querre par ses serjans: et avant que je lui livrasse rien, je te demandai et quis conseil de cette chose. Lors me commandas que je leur livrasse l'un des troussiaus, pour ce qu'ils n'en pouvoient plus porter à celle fois; puis revindrent arrière la seconde fois, et puis la tierce, et je leur rendi les autres choses par ton commandement: puis tu me dis que je me délivrasse de toutes ces choses, pour que ire ne montast plus entre nous deus; de toutes ces choses ne me demeura riens plus. De quel larrecin m'encoulpes tu donques?» Lors dist le roy: «S'il est ainsi comme tu as dit, que tu receus toutes ces choses en commande, pourquoi tranchas-tu donques un tissu de fil d'or, et le donnas à qui tu vousis, en nostre déjection et en nostre nuisance?» Lors respondi l'archevesque: « Je l'ai jà une fois dit, et encore le dirai, que je ne leur donnai pour autre chose fors pour aquerre leur pais et leur grace. Quant mes propres choses me faillirent, je m'enhardis à prendre aucunes des choses que je avoie reçues en garde, pour ce que Mérovée ton fils de char, de qui elle avoit requis le mariage, estoit mon fils spirituel: car je l'avois levé de fons.»

[Note 326: ] [(retour) ] Desordonné. Privé des ordres.

Le roy vit bien qu'il ne le pourroit convaincre, ni surmonter en telle manière: il se parti du concile et apela aucuns flateours qui plus estoient ses familiers; si leur dist: «Je reconnois que je suis vaincu par les paroles l'evesque et qu'il a du tout dit vérité: mais pour que nous fassions au gré et à la volenté la royne Frédégonde, allez à lui ainsi comme de par vous, et lui donnez tel conseil: tu peus bien savoir que nostre sire le roy Chilperic est homme moult miséricors, et tost pardonne son maltalent à ceus qui lui reconnoissent la vérité: va donques, si t'agenoille devant ses piés et reconnois que tu as meffais envers lui; et saches qu'il te pardonra tantost.» A lui alèrent et lui dirent ces paroles. Deceu fu l'archevesque par la tricherie de ceus qui lui prometoient que eux mesmes s'agenoilleroient devant lui et lui baiseroient le solier, avant qu'il ne lui pardonnast son courrous. A lendemain, quant le concile fu rassamblé, le roy commença à demander Preteste en telle manière: «Si tu donnas dons pour dons, pourquoi délivras-tu Mérovée contre ma santé[327]?» A ce respondit-il: «Je vous ai jà dit que Mérovée estoit mon filleul et mon fils spirituel, et pour cette raison apelai-je l'Ange de nostre Seigneur en son aide, si mestier fust.» Après ce qu'ils eurent longuement disputé ensamble par paroles, Preteste se leva, puis se lessa cheoir à ses piés et commença à crier: «Très débonnaire roy, aies merci de l'homicide qui te cuida occirre et faire ton fils régner pour toi.» Quant il eut tout ce reconnu devant tout le concile, le roy se leva et s'agenoilla devant les piés de tous ses prélats, et dist: «Oiez, Seigneurs très saints evesques, et entendez le très desloial murtrier qui confesse si grand crime.» Les prélats coururent au roi et le levèrent de terre: il commanda que Preteste fust bouté hors de l'églyse. En son palais retourna, puis envoia au concile aucun canon et dedens, un cayer de nouvele escriture, qui contenoit telle sentence: «L'evesque prouvé d'homicide et d'autres crimes doit estre désordoné.» Quant ce canon eut esté lu devant tous, Bertrand archevesque de Bourdiaus dist à Preteste qui moult estoit esbahi: «Frère et jadis compains en prelacion, si tu ne dessers la grace le roy[328], tu ne peus plus user de notre compaignie.» Le roy requist à tout le concile que la robe Preteste fust détranchiée, ou que le cent huitiesme psaume du psautier, en quoi la malédiction Judas est contenue, fust leue desus son chief, ou qu'il fust escommunié perpétuelement. Mais les prélats ne voulurent pas ce faire, et mesmement Grigoire archevesque de Tours: ils boutèrent hors Preteste. Tantost, le roy le fist saisir et mette en prison: cette nuit mesme cuida eschaper; mais il fu repris et navré et traité vilainement: à la parfin fu envoié en exil en une ile de mer qui sied desous une cité, qui est apelée Constance[329].

[Note 327: ] [(retour) ] Ma santé. «Contra meam salutem.» (Aimoin.)

[Note 328: ] [(retour) ] Dessers. Desservis, te rends digne de.

[Note 329: ] [(retour) ] L'une des deux îles du lac de Constance.

X.