[Note 321: ] [(retour) ] Treu. Tribut.
VIII.
ANNEE 577.
Comment Chilperic assembla concile pour dampner Preteste,
archevesque de Rouan.
[322]Le roy assambla concile de tous les prélats de son règne en la cité de Paris en l'églyse saint Père, (qui ore est apelée sainte Geneviève). Préteste archevesque de Rouan qu'il avoit exillié rapela, en la présence de tous les prélas le fist venir, puis commença à proposer tous les cas qu'il lui susmettoit. Tout ce faisoit-il par l'incitement de la royne Frédégonde. «Seignours évesques et honorables, dist-il, jà soit ce que la royale puissance puisse condampner selonc les loix celui qui coupable de conspiration est contre elle, je ne vueil pas aller contre les sains canons: pour ce présente à votre audience celui qui porte faus nom de Pastour, en ce qu'il fait contre moi conspiration.» Quant il eut ce dit, il se retourna devers Préteste et lui dist ainsi: «O tu archevesque, dis moi pourquoi tu donnas dons au peuple contre ma santé? Par quel raison marias-tu Mérovée mon fils à la femme son oncle? Ne savois-tu pas ce que les canons sentent de tel cas? Pourquoi armas-tu ainsi le fils contre son père, qu'il me voloit tollir ma vie et mon règne?» Quant le roy eut laissé le parler, les François qui au dehors estoient commencèrent à frémir, et s'efforçoient de briser les portes du moustier pour l'archevesque tourmenter; mais le roy ne le voulut souffrir: ains lui donna congé de soi espurger. Celui-ci se purgea en telle manière qu'il nia tout ce que le roi lui avoit mis sus: lors furent faus tesmoings apareillés qui afermèrent qu'il avoit donné dons à aucuns du peuple pour le roy occirre en traïson. Aus tesmoins respondi ainsi: «Je vous confirme votre parole en ce que vous dites que je vous ai donné dons; que féissè-je donques autre chose, si je ne vous donnasse dons pour dons, quand je suis riche par vos dons? Mais ce que vous dites après que je aie mal pourchacé au roy et machiné contre sa santé, je dis que ce est faus en toutes manières.» Quant il eut ce dit, le roy se leva et s'en alla en son palais. Après ce que le roy s'en fu allé, les prélats demourèrent en l'églyse: lors vint au milieu du couvent des prélats Eutheces[323], archidiacre de Paris et lors dist ainsi: «Seigneurs prélats, or est le tems venu ou que vous pouvez avoir gloire et louange pour votre grant constance et pour la partie et la cause de sainte églyse soustenir vigoureusement; ou que vous soyez en despit et en reproche de ceus qui après nous sont à venir, pour la honte et la déjection de votre frère.» Après ces paroles tous les prélats se turent: car tant redoutoient la forsenerie Frédégonde que nul n'osoit mot sonner. Lors commença à parler Grigoire le très vaillant archevesque de Tours et leur dist ainsi: «Seigneurs chiers frères, il nous convient donner au roy pourfitable conseil, et mesmement ceus qui plus sont ses familiers, qu'il ne soit plus esmus par aventure, qu'il ne devroit encontre le prélat de nostre Seigneur, et qu'il n'en soit après plus cruellement puni par celui qui venge les torts fais des innocens.» Après cette parole se turent tous ainsi comme devant. Lors recommença le saint homme à parler en telle manière: «Nous qui sommes establis de par nostre Seigneur pour les ames du peuple gouverner, devons eschiver cette horrible sentence dont Dieu nous menace par le prophète roi qui dist ainsi:» Se je ai dit au mauvais, tu morras de mort perpétuelle et vous ne lui annunciez, je demanderai sa mort de vos mains. «Donques nous qui somes establis en la maison nostre Seigneur pour gaites et pour eschargaiteurs[324], ne soions pas si négligens que nous ne lui monstrons les périls de son ame, et que l'on ne contredise sa volenté, si mestier est, par example des anciens princes: comment Maxime l'empereour fut chassé de l'empire, pour ce qu'il contraint S. Martin à faire comunication aus hérétiques, après comment le roy Clodomire fu occis, pour ce qu'il ne voulut pas croire le conseil S. Avit.»
[Note 322: ] [(retour) ] Aimoini lib. III, cap. 26.
[Note 323: ] [(retour) ] Eutheces. «Actius.» (Aimoin.)
[Note 324: ] [(retour) ] Gaites et eschargaiteurs. Sentinelles.
Quant le saint homme eut sa raison finie, tous les prélats du concile se turent aussi comme devant, et furent aucun qui denoncèrent au roy, par flaterie et pour aquerre sa grace, que Grigoire, archevesque de Tours, estoit rebellé encontre le roy. Quant le roy oy ce, il le manda tantost par un des messages du palais: ès jardins estoit adonc, quant le saint vint devant lui, et il s'estoit apuié sur un tabernacle couvert de rainsiaus: à sa destre estoit Bertrand archevesque de Bordiaus, et à la senestre Ranemont evesque de Paris. Quant il le vit en sa présence, il l'arraisona en telle manière: «Dis moi tu, qui gardes justice plus droitement que tous les autres, pourquoi dis-tu contre ma volenté? Si, comme il me samble, tu te consens aus mauvais, en toi est acompli le proverbe que l'on dist, que le corbeau ne pochera jà l'euil à l'autre corbel.» Lors lui respondi le saint homme: «O tu roy, si je guerpis la voie de loyauté et de justice, il sera assez qui m'en reprendra: si tu la guerpis, qui t'en reprendra, fors celui seulement qui dist qu'il est vengeur des péchés? pour laquelle chose si nous t'amonestons que tu faces justice, et tu ne nous veus oyr, tu en seras plus dampné de Dieu que de nous.» A ce respondi le roy: Je ai tous jours empetré envers les autres la cause de justice, envers toi mille fois. Mais certes je ai trouvé trop bonne cause et trop bonne matière de ma vengeance. Je amonnesterai à tout le peuple de Tours que tu as à gouverner spirituellement, qu'ils crient contre toi, pour ce que tu ne leur fais nul droit. Je mesme qui suis roy, me plaindrai avec eus de ce que je ne puis empetrer envers toi ce qu'ils requièrent: et quant tu seras donques ainsi haïs et de moi et du peuple, tu seras diffamé et auras note de faus prélat.» A ce respondi saint Grigoire: «Roy, si je suis mauvés et mal droiturier, ce est plus chose conneue à Dieu que à toi. Mais si tu ne veux recevoir nos amonestemens, prens la sentence des saints canons et te consens à leur jugement.» Lors dit le roy au saint homme, pour ce qu'il lui vouloit un petit le cuer apaisier et asouagier, comme malicieux qu'il estoit, que estoient en ce point mises les tables, plaines de vin dessus: «Véez jà,» dist-il, «un mengier que je ai fait appareillier pour l'amour de toi, et n'i a autres viandes fors cicerres[325] et chars de volailles; siéds-toi avec nous, et use de nos viandes.» Lors lui respondi saint Grigoire: «Ma viande est de faire la volenté de mon père qui est ès cieux.» Il requist au roy qu'il promist qu'il ne feroit rien contre les canons. Le roy leva sa main et jura par celui qui vivra par tous les siècles, qu'il ne feroit rien contre les canons, ni contre les statuts de sainte églyse, et de saint Pierre. A tant s'en parti saint Grigoire, et lessa le roy en son palais.
[Note 325: ] [(retour) ] Cicerres. Pois. Chilperic vouloit il rassurer Grégoire contre la crainte d'empoisonnement.