Note 613: Le père de Roland.
Cy endroit voullons raconter une merveilleuse aventure qui avint en cel ost, pour donner exemple d'amendement aux exécuteurs qui retiennent les lais qu'ils doivent départir aux povres, pour les ames des mors. Un jour estoit l'ost logié en la terre des Bascles, de lès une cité qui a nom Baionne. Là prinst maladie à un chevalier qui avoit nom Romarique; au lit accoucha, et quant il se sentit agrégier[614], il fist sa confession à un prestre et receut son Sauveur. A un sien cousin commanda qu'il vendist un cheval qu'il avoit et départist l'argent aux povres pour s'ame; cil trespassa. Son cousin vendit le cheval cent sous, mais les deniers qu'il déust départir pour l'ame du mort despendit-il en robes et en viandes. Et pour ce que la venjance du souverain juge seult[615], aucunes fois, ensuivre le meffait tout maintenant, le mort s'aparut au vif au chief de trente jours. Si gisoit lors en son lit, ainsi comme en transes, et luy dist ainsi: «Saches-tu que nostre Sire m'a pardonné mes péchiés. Et pour ce que tu as trente jours retenues mes choses que je te commanday à donner aux povres pour le remède de m'ame, j'ay autant de temps demouré ès peines du purgatoire; hors en suis, par la miséricorde de Dieu, et si saches certainement que je seray demain assis en la gloire du paradis, et tu seras mis ès tourmens d'enfer.»
Note 614: Agrégier. Aggraver.
Note 615: Seult. A coutume.
A tant s'esvanoy le mort, et le vif se leva et fu en moult grant paour et en grant angoisse de cuer. Au matin commença à raconter à tous ceulx qui oïr le vouldrent celle avision. Tost fu partout espandue celle nouvelle, et tandis comme l'ost estoit en bruit et en murmure de celle chose, horribles voix furent en l'air ouyes soudainement, endroit celluy qui la vision comptoit, et sembloit que ce féust urlemens de loups, et ruimens[616] de lions; et tout maintenant le ravirent les diables, en la présence de tous ceulx qui entour luy estoient. Par quatre jours fu quis de gens à cheval par montagnes et par valées; mais il ne peut oncques estre trouvé. Entour douze jours après que ce fu avenu chevauchoit l'ost par la terre de Navarre. Lors fu trouvé le corps de luy par aventure, tout défroissé sur le couperon d'un sault[617], à quatre journées de la devant dite cité. A celle heure que les diables le ravirent, ils le portèrent hault en l'air par l'espace de trois lieues par devers la mer; là le jettèrent et l'ame de luy portèrent ès peines d'enfer[618].
Note 616: Ruimens. Rugissements.
Note 617: Le couperon d'un sault. «In cujusdam rupis fastigio.»
Note 618: Il y a dans le roman du Saint-Graal une histoire qui a beaucoup d'analogie avec celle-ci: Nascien, le frère du roi Mordrain, est ainsi ravi, pendant la nuit, par des esprits invisibles qui le transportent sur le faite d'un rocher, au milieu de la grande mer. Toute la différence, c'est que le rapt est, dans Turpin, l'œuvre des démons, et dans le Saint-Graal, celle des anges.
Pour ce, sachent tous ceulx qui les testamens des mors retiennent eu leur propre vie, qu'ils se dampnent perpétuellement.
Charlemaines et le duc Miles d'Aiglant qui des osts estoient conduiseurs, commencièrent à quérir Agoulant parmi la terre d'Espaigne. Tant et si sagement le quistrent qu'ils le trouvèrent en un païs qui est appellé la Terre des Chans, sur un fleuve qui est appelle Cheia[619], en mi une praerie qui siet en un païs plain qui est grant et large. En ce meismes lieu fonda Charlemaines une églyse en l'onneur des deux martirs Faconde et Primitif, et une abbaïe où les corps des deux martirs reposent. Puis y eut ville grant et plantureuse qui siet en ce lieu.