»Sé le lion résuscite son faon au tiers jour par son flair et par s'alaine, quelle merveille fu-ce dont sé Dieu le Père, le tout puissant, résuscita son Fils au tiers jour par sa divine puissance? Si ne te doit pas sembler nouvel miracle. Quant Hélie le prophète plusieurs mors fist vivre, plus légièrement donques résuscita Dieu le Père son Fils; et luy-meisme, qui plusieurs mors résuscita devant sa passion, en nulle manière ne povoit estre tenu pour mort; car la mort fuit devant luy, et à sa voix et à son commandement résuscitent les mors à grandes tourbes.»

Lors dist le jaiant: «Je voy assez ce que tu dis; mais coment il monta ès cieulx, ne puis-je veoir.»—« Cil,» dist Rollant, «qui du ciel descendit, aussi légièrement y peut-il monter; cil qui de soy-meisme résuscita de mort, par sa meisme puissance trespassa-il les cieulx. Et ce peux-tu veoir légièrement par mains exemples. Vois-tu la roe du moulin tant comme elle descent aval d'amont? autant remonte-elle d'aval amont. L'oisel qui vole en l'air, autant comme il monte, autant ravalle-il quant il veult. Tu-meisme, sé tu descens d'une montaigne, tu peus bien monter de là où tu es descendu. Le soleil se leva hier par-devers orient et se coucha en occident; en ce meisme lieu où il est huy levé revendra. Là donques d'où le Fils de Dieu descendit, là meisme retourna-il par sa propre vertu.»—«Je me combatray,» dist le jaiant, «à toy; que sé celle foy que tu presches est vraye, que je soie vaincu; et sé elle est fausse, que tu soies maté; et soit perpétuel reprouche au vaincu et à sa gent, et aux vainqueurs et aux siens soit louenge et gloire.»—«Je l'octroie bien ainsi,» dist Rollant.

Lors se levèrent et vindrent à bataille derechief. Rollant envaït le jaiant et le férit de son baston, et le jaiant jetta un coup de s'espée vers luy; mais Rollant, qui fu légier et hastif, saillit à senestre, et receut le coup sur son baston. Le coup du jaiant, qui grant fu et pesant, coupa le baston par mi. Lors saillit avant Fernagu, et saisit Rollant aux poings, vers terre l'inclina, et le jetta légièrement soubs luy. Quant Rollant vit qu'il ne pourroit autrement eschapper en nulle manière, il commença à réclamer dévotement le Fils de la Vierge Marie, et il[655] aida tant à son champion, qu'il se sourdit, et tourna le jaiant soubs luy. Lors jetta la main à s'espée, et le férit au nombril. Lors commença le jaiant à crier à haulte voix, et réclama son dieu Mahommet: «Mon Dieu, secourre-moy, car je muire.» A tant se départit Rollant, et s'en ala sain à l'ost des Crestiens.

Note 655: Il. Le fils de la Vierge Marie.

Maintenant descendirent du chastel les Sarrasins, et issirent de la cité et emportèrent leur seigneur entre leurs bras envers la forteresce. Lors brochièrent les Crestiens, et se mistrent avec les Sarrasins qui emportoient Fernagu; au chastel entrèrent par force, qui estoit fermé au-dessus de la cité. Occis furent le jaiant et les Sarrasins, le chastel et la cité prise, et les prisonniers délivrés par la vertu nostre Seigneur.

IX.

ANNEE: 800.

Coment l'aumaçor de Cordes et le roy de Sebille rappareillèrent bataille contre Charlemaines, puis qu'ils furent eschapés; de la cautèle malicieuse que les Sarrasins firent pour les chevaux des nostres espouventer, et du remède que l'empereur trouva contre ce, et coment le roy de Sebille fu occis, et l'aumaçor eschapa qui puis fu baptisé.

En pou de temps après ces choses ainsi faittes, fu raconté à Charlemaines que en la cité de Cordes l'attendoient à bataille l'aumaçor de celle cité meisme, et Hébraïm, le roy de Sebille, qui s'en estoient eschapés de la bataille de Pampelune, où Agoulant fu occis. Si estoient à eulx venus en aide les Sarrasins de sept cités, de Sathine, de Dénie, de Rebode, de Abule, de Baécie, de Sebille et de Grenade.

Quant il oït ces nouvelles, il ordonna son ost pour chevauchier contre eulx à bataille. En ce qu'il s'approchoit de la cité de Cordes, les deux roys issirent tout armés contre luy à bataille rengée, et chevauchièrent contre Crestiens, entour quatre milles loing de la cité. Si estoient environ dix mille, et les nostres entour sept mille. Lors devisa Charlemaines son ost en trois batailles. La première fu de chevaliers très-preux, la seconde de gens à pié, la tierce de chevaliers. Tout en telle manière devisèrent les Sarrasins leurs gens.