En Espaigne tant comme il y demoura tenoit chascun an feste pleinière, et portoit sceptre et couronne aux quatre festes solemneles: à Noël, à Pasques, à la Pentecoste et le jour de la feste Saint-Jaques. Et faisoit tenir s'espée toute nue devant son trosne, selon la manière des anciens empereurs. Pour son corps garder veilloient chascune nuit six vings hommes preux et loyaulx; les quarante faisoient la première veille de la nuit; dix au chevet, dix aux piés, dix à destre et dix à senestre. Si tenoit chascun en main destre une espée nue, et en la senestre un cierge ardent.

Tout en telle manière faisoient les autres quarante la seconde veille de la nuit, et les autres quarante la tierce jusques au jour. Qui tous vouldroit raconter ses fais et ses merveilles, avant fauldroit main et paine que l'istoire ne feroit. Mais en la fin nous convient raconter coment il retourna en France et la meschéance qui luy advint de ses barons en Roncevaux, par la traison du trahie Ganelon.

Ci finit le quint livre des fais et des gestes Charlemaines.

LE SIXIESME LIVRE DES FAIS ET DES GESTES LE FORT ROY CHARLEMAINES.[665]

Note 665: C'est avec les événements racontés dans ce dernier livre que commence la fameuse Chanson de geste, de la Déroute de Roncevaux. L'origine s'en perd dans l'obscurité des IXème, Xème et XIème siècles; mais elle a certainement précédé la pseudo-relation de l'archevêque Turpin, et c'est elle dont on a exploité la popularité au profit des légendes et de l'église Saint-Jacques-de-Compostelle. Voici le début de la vieille chanson, telle que la publie actuellement M. Francisque Michel, d'après un manuscrit de la bibliothèque Bodléienne:

Carles, li reis, nostre emperere magne,
Set ans tuz pleins ad ested en Espaigne,
Tresqu'en la mer conquist la terre altaigne,
N'i a castel qui devant luy remaigne,
Mur né cités n'i est remés à fraindre
Fors Sarragoce qui est une muntaigne.
Li reis Marsille la tient qui Dieu n'en aime….

* * * * *

I.
ANNEE: 800.

Du message Ganèlon et de la traïson que il fist au roy Marsile. Des présens que le roy Marsile et les Sarrasins firent au roy et aux combateurs par malice. Et puis de la bataille, coment les Crestiens furent occis.