»Cil qui te portera ne sera jà vaincu n'esbahi, né jà paour n'aura de ses ennemis, né ne sera surpris, né déceu par fantosme né par illusion; mais toujours aura en son aide la divine vertu. Par toy sont Sarrasins vaincus et occis; la foy crestienne essauciée; la louenge nostre Seigneur montepliée et acquise. O tantes fois ay-je vengié par toi le saint nom Jhésu-Crist! O quans milliers des ennemis de la foy j'ai par toi occis! quant Sarrasins que juifs et autres destruis! La justice de Dieu est par toy soustenue et remplie; les piés et les mains acoustumés à larrecin sont par toy du corps esrachiés. Ah! tant de fois comme j'ai par toi occis ou Sarrasins ou desloyaux juifs, autant de fois cuidé-je avoir vengié le sanc de Jhésu-Crist! O très-benereuse espée, en tranchant et en aguisement très-isnelle[676], à laquelle ne fu né ne sera jamais nulle ressemblée! Celluy qui te forgea, n'avant n'après ne peut oncques puis faire une telle? Qui de toy fu navré ne put oncques puis vivre? J'ai trop grant deuil, sé mauvais homme et pereceux t'a après moy. J'ai trop grant dueil sé Sarrasins ou autres mescréants te tiennent ou te manient.»
Note 675: Sachée. Tirée.
Note 676: Isnelle. Prompte.
Quant il eut s'espée regretée, il la dreça contre mont et féru trois merveilleux coups au perron qui devant luy estoit, si qu'il la cuida brisier; pour ce qu'il avoit paour qu'elle ne veinst ès mains des Sarrasins.
Que vous compteroit-on plus? le perron fu coupé d'amont jusques aval en terre, et l'espée demoura toute saine, sans nulle briseure. Et quant il vit qu'il ne la pourroit despécier en nulle manière, si fu trop dolent.
Son cor d'ivoire mist à sa bouche et commença à corner par grant force, si que il peust plus savoir s'aucun des Crestiens qui par le bois estoient repost, pour la paour des Sarrasins, venissent à luy; ou que ceulx qui jà avoient les pors passés venissent à luy et préissent s'espée et son cheval, et enchassassent les Sarrasins qui s'enfuyoient. Lors sonna l'olifant par si grant vertu qu'il le fendit parmi, pour la force de l'alaine qui issit de sa bouche et lui rompirent les nerfs et les vaines du col.
Le son et la voix du cor ala jusqu'aux oreilles Charlemaines par le conduit de l'ange qui jà s'estoit logié en une valée qui jusques aujourduy est apellée le Vau-Charlemaines. Si estoit loin de Rollant entour huit miles, vers Gascoigne. Tantost comme Charlemaines entendit la voix du cor Rollant, il voult retourner comme celluy qui entendit par la voix de l'olifant que il avoit mestier d'aide; mais le faulx Ganelon, qui la traison avoit faite et pourparlée, et bien estoit coupable de la mort Rollant si luy dist: «Sire, ne retournez jà en arrière, pour doubte que vous aiez de Rollant; car il a de coustume qu'il corne volentiers pour petit de chose. Sachez qu'il n'a mestier de vostre aide. Ainsi va orendroit chaçant et cornant après aucune sauvage beste parmi ce bois.» O desloyal Trichierre! O le conseil Ganelon qui bien doit estre comparé à la traïson de Judas.
III.
ANNEE: 822.
Coment Rollant fist sa confession à Dieu, et coment il regéhi[677] de son cuer les articles de la foy. Et puis coment il pria Dieu por ses compaignons qui en celle bataille et autres avaient receu martire. De Baudoin son frère et de Tierri qui survindrent à son trespassement; et de la grant soif que il eut; et coment il rendit à Dieu son esprit.