Lors prist Rollant, le glorieux martir, la pel et la char d'entour ses mamelles, à ses propres mains, ainsi comme Thierri qui présent estoit raconta puis, et commença à dire à grans larmes et à grans soupirs: «Dieu Jhésu-Crist, fils Dieu le Père et de la Vierge Marie, regehis[682] de tous mes sens et de toutes mes entrailles, et croi que tu es mon raembeeur[683], que règnes et vis sans fin, et que me résusciteras de terre au derrenier jour, et que je te verray Dieu, et mon Dieu et mon Sauveur, et en ceste moie char.» Et tant comme il disoit ceste parole, il prist par trois fois sa pel et sa char à ses mains forment et dist ces meismes paroles par trois fois.

Note 682: Regehis. Je regehis, je reconnois.

Note 683: Raembeeur. Rédempteur.

Après mist ses deux mains sur ses yeux et dist ainsi par trois fois: «Et ces miens yeux te verront.» Après ces parolles il ouvrit les yeux et commença à regarder au ciel et garnist son pis et tous ses membres du signe de la croix et dist: «Toutes terriennes choses me sont en vileté. Car voy maintenant, par le don de nostre Seigneur, ce que yeux ne virent oncques, n'oreilles n'oïrent; et ce que cuer d'omme ne peut penser que nostre Seigneur appareille à ceulx qu'il aime.» A la parfin leva les yeux contre mont vers le ciel, et pria pour les ames de ses compaignons qui on la bataille avoient esté occis; et dist ainsi: «Sire Dieu, ta pitié et miséricorde sont esméues sur tes féaux, qui pour toy sont occis en ceste bataille, qui de lointaines terres sont venus çà en estranges contrées, pour combatte contre les gens mescréants; qui pour ton saint nom, pour ta foy déclairer, et vengier ton précieux sang gisent mors ci en droit par les mains des Sarrasins. Mais tu, biau Sire, leur vueilles leurs péchiés pardonner et les ames délivrer des paines d'enfer. Envoie, nostre Seigneur, trois anges et trois archanges qui défendent leurs ames des régions de ténèbres et les conduient au célestial règne, si qu'ils puissent régner avec toy en la compaignie des glorieux martirs, qui vis et règnes sans fin avec le Père et le Saint-Esprit par tout les siècles des siècles. Amen

En la fin de celle glorieuse confession, se partit Thierri de Rollant, et la benoite ame se partit du corps après ceste prière. Si remportèrent les anges en pardurable repos où elle est en joie sans fin, pour la dignité de ses mérites, en la compagnie des glorieux martirs[684].

Note 684: Dans les chansons de geste de Roncevaux, les derniers instants de Roland sont moins exclusivement pieux et bien plus touchants pour nous. J'en ai donné une leçon dans la préface de Berte aus grans piés; on peut la comparer au précieux texte que vient d'en publier M. Francisque Michel, et que j'ai déjà cité plus haut:

Li quens Rollans se jut desus un pin
Envers Espaigne an ad turnet son vis:
De plusurs choses à remembrer li prist,
De tantes terres come li bers cunquist,
De dulce France, des homes de son lin,
De Carlemaigne, son seigneur qui l'nurrit,
Ne peut muer n'en plurt et n'en suspirt,
Mais lui méisme ne volt metre en obli,
Claimet sa culpe si pria Dieu merci, etc.

Voilà de la poésie, de l'épopée chrétienne; tandis que le texte de
Turpin n'est qu'un rabâchage monacal de ce que tout le monde
connoissoit déjà parfaitement sans lui.

[685]Pour la mort de tel prince déust bien faire toute crestienté grant dueil et lamentation. Car comme il fu noble de lignage comme celuy qui estoit de royal ligne, plus fu noble en fais et en prouesce de corps que nul qui en son temps né puis vesquist, ne déust oncques à luy estre comparé. Plain estoit de vertus et de bonnes meurs, pui et fontaine de créance, pillier et soustenance de sainte Eglyse, confort de peuple par ses dignes parolles, médicine contre les plaies et les griefs, du païs défendeur et espérance du clergié, tuteur des veuves et des orphelins, pain et récréation des besoingneus, large aux povres, fols large aux hostels, pour ce espandit tousjours et sema ses richesses ès églyses et ès mains des souffreteux.

Note 685: Le paragraphe suivant est la traduction d'une pièce de vers qui manque dans plusieurs exemplaires latins et qui porte souvent le titre d'Epitaphium comitis Rotolandi.