Quant je eus la messe chantée et je me fus désarmé des armes nostre Seigneur Jhésu-Crist, je vins au roy et luy dis: «Roy, saches-tu certainement que Rollant ton nepveu est trespassé de cette mortelle vie, et que saint Michel, l'ange nostre Seigneur, emporte l'ame de luy et de mains autres Crestiens qui receu ont martire avec luy, en paradis, en pardurable repos. Mais je ne say mie le lieu où il est mort, et les déables d'enfer emportent l'ame de Marsille et de mains autres Sarrasins en enfer le puant.»
Tandis comme je disoie ces porolles à Charlemaines, Baudouin vint sur le cheval Rollant, esperonant de grant ravine[690], plourant et doulousant, et grant due il demenant, qui raconta tout maintenant au roy Charlemaines et à tous ceulx qui entour luy estoient tout ainsi comme les choses estoient alées, et coment il avoit laissié Rollant sur la montaigne, de lès le perron, où il trajoit à la mort, et toute la manière de sa confession et de ses plains et de ses regretemens. Lors commencièrent tous à crier et à plourer parmi l'ost, et très-grand dueil à démener et à retourner arrière en la voie de Roncevaux.
Note 690: Ravine. «Force.»
Charles trouva tout premièrement Rollant son nepveu, le très-puissant prince et très-vaillant tant comme il fu en vie et en plaine santé, et le trouva tout mort enversé. En vers[691] gisoit, les mains croisiées sur son pis, ainsi comme il avoit réclamé notre Seigneur Jhésu-Crist et batu sa coulpe. Le roy se laissa chéoir sur luy, et commença à plourer et à gémir, et à soupirer et à faire dueil trop merveilleux et si très-grant que nul ne le pourroit penser. Tant avoit grant douleur et grant angoisse au cuer, qu'il ne povoit mot sonner né parler. Dieu! qui le véist son très-grant dueil demener et faire, com grant pitié il péust avoir au cuer! Ses poings destordoit et féroit ensemble, la face derompoit, et agratinoit aux ongles sa barbe, et ses cheveux sachoit à poingnées, et quant il put parler si cria à haulte voix:
«O Rollant! beau doulx nepveu, destre bras de mon corps, honneur de France, espée de justice haulte, roide sans ploier, haubert fort et entier, heaume de salut, par prouesce comparé à Judas Machabée, semblable à Sanson le fort, à Saül et à Jonathas comparé par fortune de mort, en bataille chevalier très-preux et très-sage, courtois et amiable, chevalereux sur tous autres chevaliers, le fort des forts, le preux des preux, lignié des roys, destruiseur de gent sarrasine et de gent mescréande, défendeur des Crestiens, mur de clergie, baston d'orphelins et de veuves, viande et récréation des povres, releveur d'églyses, langue sans mensonge, sage et discret en tous jugemens, duc et conduiseur des osts et des batailles, le bon des bons, esleu sur tous autres pillier et soutenance de toute crestienté, pourquoi t'amené-je en ce païs et en ces estranges contrées? Pourquoi vis-je plus sans toy, et pourquoi ne muiré-je avecques toi? Pourquoi me laisses-tu triste et dolent, et courroucié et fresle en ceste mortelle vie? Hélas! que pourroi-je faire? Que pourroi-je dire? Que pourroi-je devenir? Biau très-doux nepveu, l'ame de toy soit avec les confesseurs, avec les vierges sans fin, et s'esjoïsse en la compaignie des martirs, en la gloire de nostre Seigneur Jhésu-Crist. Tous les jours de ma vie me convient mais plourer, plaindre, gémir et souspirer sur toy, comme David fist jadis sur Absalon son fils, et sur Saül Jonathas. Jamais jour de ma vie n'aurai joie, né resconforté ne serai; de plourer ne cesserai.» Par telles parolles et par semblables plaingnit et regreta Charlemaines son nepveu, tant comme il vesquit puis[692].
Note 691: En vers. «Sur le dos.» D'où notre à l'envers.
Note 692: Les regrets de Charlemagne, d'abord assez semblables à ceux-ci, finissent d'une manière bien plus touchante dans la vieille chanson de geste, texte de M. Francisque Michel:
«Ami Rollans, jo m'en irai en France;
Com jo serai à Loun en ma chambre,
De plusurs regnes vendront li home estrange;
Demanderont: U est li quens Cataignes? (capitaine)
Jo lur dirai qu'il est morz en Espaigne.
A grant dulur tendrai puis mun realme
Jamais n'ert jur que ne plur né n'en pleigne.
(Couplet 205.)