En celluy cimetère furent enterrés, par nos mains, ces nobles barons:
Estouz de Langres, Salmon et Sanse, le duc de Bourgoigne, Hernault de
Beaulende, Auberri le Bourgoignon, Guimart et Estormis, Attes et Thierri,
Yvorin et Yvoire, Bérengier, et Berart de Nubles, et Naimes le duc de
Bavière, et dix mille autres personnes. Mais Constentin, le prévost de
Rome, et avec luy mains autres barons romains et puillois furent portés par
mer en la cité de Rome, et noblement ensépulturés.

Pour les ames de tous ceulx qui là furent enterrés fist Charlemaines donner aux povres, en la cité d'Alle, douze mille onces d'argent et autant de besans d'or, à l'exemple de Judas Machabée, ainsi comme il eut fait en la cité de Blayes.

Et après ces choses, nous nous en alâmes tous ensemble en la cité de Vianne, et je Turpin demorai en la cité, moult travaillé et moult affoibli des grans travaux et des coups et des plaies que j'avois souffers en Espaigne; et Charlemaines s'en ala droit à Paris à tout son ost, qui moult restoit jà afoibloié pour les travaux, et plus encore pour le dueil de Rollaut son nepveu, et d'Olivier le preux et des autres barons.

VII.

ANNEE: 800.

Coment Charlemaines retourna en France, et fist concile de prélas et parlement des barons; et coment il rendi graces au benéoit martir saint Denis, et li donna et lessa en gage toute France en la présence des barons; et puis coment il s'en ala à Ais-la-Chapelle. Et puis de la vision Turpin de la mort Charlemaines.

Quant Charlemaines fu retourné en France, il vint à Saint-Denis. Là fist assembler conseil des prélas et des barons; à Dieu et monseigneur saint Denis rendit graces et, merci de ce qu'il luy avoit donné force et pouvoir de vaincre et confondre la gent sarrasine. Là fist un tel establissement, qu'il donna toute France à l'Églyse en l'honneur des martirs; ainsi comme saint Pol l'apostre et saint Clément luy avoient jadis livré[703] pour convertira la foy crestienne; et voult et ordonna que tous les rois de France et tous les prélas présens et à venir fussent obéissans à nostre Seigneur et au pasteur de l'Églyse, et que nul roy ne peust estre couronné sans son assentement et sans son conseil, né évesque ordonné en court de Rome né dampnés ne receus sans sa volenté et sans son assentement.

Note 703: Luy avoient, avoient livré la France à Saint-Denis. En effet, les deux donations ont la même authenticité.—Toute France à l'Églyse. Toute l'Ile-de-France à l'églyse de Saint-Denis.

A la parfin, après plusieurs dons et plusieurs privilèges qu'il donna à l'Églyse, establit-il et commanda que chascune personne chief d'ostel de toute France rendist chascun an en l'églyse quatre deniers, non pas par servitude, mais par franchise, et que tous ceulx qui cerfs estoient[704] devant fussent franchis. Par tant, si ne doit-on pas cuider que ce soit servage, ains est droit establissement de franchise. Car ainsi fist Alexandre-le-Grant quant il eut conquis tout Orient, que tous ceulx qui luy rendoient quatre deniers feussent quittes de toute autre coustume. Dont les roys de France paient chascun an quatre besans d'or et dessus leurs chiefs les offrent aux martirs, en recognoissance qu'ils tiennent de Dieu et de luy tout le royaume de France; ce qu'ils ne féissent en nulle manière sé ce feust en nom de servage[705]. Après prist le roy sa couronne et la mist sur l'autel. La couronne de France livra en garde de Dieu et de saint Denis, et se démist de toutes honeurs terriennes.

Note 704: Il falloit ajouter avec le texte latin: Et qui donneroient
librement ces deniers
, «qui hos nummos libenter darent.»