A ce tems advint que les Frisons, qui sont gent cruelle et hardie, se rebellèrent contre lui trop cruellement. Là ne put-on aller par terre: car cette région est enclose de mer; pour ce lui convint-il assambler grant navie de nefs et de galies pour passer en Frise. En mer se mist, et arriva en cette terre par l'aide nostre Seignour: Astrasie et Emstrachie[120], deux contrées de cette région, trespassa toutes et chercha, et mist tout à destruction par feu et par occision.
Note 120: Astrasie. Westrachia, aujourd'hui Westergoe, qui donne son nom à l'un des quatre quartiers de la Frise; celui qui touche à la côte du Zuider-Zée.—Emstrachie (Austrachia), est aujourd'hui Oostergoe, le quartier oriental de la même contrée.
Rabode[121] le duc de Frise encontra sur un fleuve qui est apelé Burdonne; à lui se combati, et l'occist et lui et tout son ost, toutes leurs ydoles froissa et ardit. A tant retourna en France en prospérité à grans victoires et à grans despoilles de ses ennemis.[122] En ce point vinrent en France les Wandes, gent cruele et félonesse et sans nulle humanité; les cités prenoient, les églyses destruisoient, les abaïes ardoient et roboient, les chasteaus craventoient, le peuple occioient, et merveilleuse occision et efusion de sang humain faisoient; ainsi vinrent tout le païs gastant jusques à la cité de Sens. Fortement commencièrent à assaillir la ville de javelots, de fondes et de fondoufles[123] et de tels instrumens comme ils avoient. Mais Ebbe l'archevesque de la cité issit hors encontre eus à tant de gent comme il put avoir, armés de foi et d'espérance et de l'aide nostre Seignour; du siége les leva et les fist tourner à fuite. Tant les chaça que ils fussent hors de la contrée.
Note 121: Rabode. Le traducteur, ou plutôt le copiste, a écrit ce nom au lieu de Poppon, qui est dans le texte.—Burdonne. «Super Burdine fluvium.»
Note 122: Tout ce qui se rapporte aux Wandes ou Wandales est tiré d'une chronique anonyme publiée par Duchesne, tome III de ses Scriptores Francic., p. 394, d'après un manuscrit du commencement du XIème siècle. On retrouve la même chose dans le début aussi ancien du roman de Garin le Loherain que j'ai publié:
Vielle chanson voire volez oïr,
De grant istoire et de merveillous pris?
Si com li Wandre vinrent en cest païs,
Crestienté ont malement bailli,
Les homes morts et art tout le païs, etc.
Note 123: De javelots, de fondes et de fondoufles; la chronique anonyme dit seulement: «Omni arte, jaculis et machinis infestare.» Les fondoufles ou fandoufles étoient sans doute une espèce de fronde ou fonde.
[124]Le victorieux prince Charles Martiaus esmut ses osts en ce point, en Bourgoigne entra, et alla jusques à la cité de Lyon; les plus grans et les plus nobles de cette région soumist à sa seignourie: de là vint à Marseille, et puis à Arle le blanc[125], ses séneschaus et ses baillis mist partout; après retourna en France rempli de grans dons et de grans presens. Lors recommencièrent les Saisnes à se rebeller les premiers, par devers ces parties qui habitent sur le Rhin. Mais Charles Martiaus, qui cette présumpcion ne voulut pas souffrir sans vengeance, esmu ses osts, le Rhin trespassa par l'endroit où une rivière court qui est apelée Lippie[126]; une partie de cette région destruisit et gasta, et l'autre fist tributaire et en prist bons ostages: à tant retorna en France.
Note 124: Ici commence le troisième continuateur anonyme de la chronique de Fredegaire. L'auteur écrit par les ordres de Childebrand, frère de Charles Martel.
Note 125: Arle le blanc. (Arelatum.) Arles.