Note 455: Compaignies. Le latin porte: «Acies miræ magnitudinis.»
De rechief fut éclipse de lune au mois d'aoust, en l'onzième kalende de septembre, en la tierce heure de la nuit. Si estoit le soleil en la cinquième partie de la Vierge, et la lune en la quinte partie des Poissons. En telle manière fu la lune trois fois en obscurté, et le soleil une fois, de septembre de l'an devant dit jusques au septembre d'après. Rabert, que l'empereur avoit envoié en Orient, mourut en son retour. En ce point vint à l'empereur Abdelle le message du roy de Perse, en la compaignie de deus moines, George et Félix, messages à Thomas, le patriarche de Jhérusalem. Cil Abdelle qui message estoit du roy de Perse aporta dons et présens de par son seigneur. C'est assavoir tentes et paveillons, et un tref de merveilleuse grandeur et de très-grant beauté; car il estoit de fine soie, et le tref et les cordes enluminés de diverses coulours. Et si luy apporta draps de soie riches et précieux, et vaisseaulx plains de basme et d'electuaires, confis de précieuses espices et plains d'odeurs aromatiques. Entre les autres présens lui envoia unes orloges de léton, ouvrées de merveilleuse maistrie. En ces orloges estoit ordonné le cours des douze heures du jour, et autant de pilonetes d'arain qui en la fin de l'eure cheoient sur un timbre et le faisoient chanter et raisonner mélodieusement. Moult d'autres soubtiletés estoient en ces orloges qui trop seroient longues à raconter: en la fin des douze heures sailloient hors douze chevaliers par fenestres que ils ouvroient à leur yssir; et puis le reclouoient par engin quant ils entroient dedens[456].
Note 456: Il y a dans la cathédrale de Reims un horloge assez ancienne qui ressemble à celle-ci. Il est vrai qu'Eginhard dit positivement que l'horloge d'Abdalla étoit une clepsydre.
Entre ces autres présens luy apportèrent deus chandeliers de cuivre grans et merveilleusement ouvrés; et furent ces dons présentés à l'empereur à Ais-la-Chapelle en son palais. Cil message et les deus moynes qui estoient venus de par Thomas patriarche de Jhérusalem fist l'empereur demourer avec luy une pièce de temps: au départir, les honnoura moult de riches dons, puis commanda qu'ils fussent conduis en Italie pour attendre temps convenable pour passer.
En ce temps meisme envoia l'empereur Bouchart, un sien prince de son palais, pour deffendre l'isle de Corse pour les Mores qui souvent la dégastoient comme par acoustumance. Selon leur coustume estoient ils jà issus dehors Espaigne et estoient premièrement entrés en Sardaigne. Aux gens du païs s'estoient combatus; mais ils furent desconfis et perdirent bien trois mille de leurs hommes. De là se mistrent à voilles tendues en l'isle de Corse. Mais au port où ils arrivèrent trouvèrent le conte Bouchart et sa mesnie tout appareilliés de combatre. Ensemble combatirent. Mais les Mores furent desconfis et chaciés et perdirent moult de leurs gens, et y retint le comte Bouchart treize de leurs nefs. En celle année trouvèrent fortune contr'eulx meismes en tous les lieux où ils arrivoient; et disoient que c'estoit pour ce qu'ils avoient, en l'année devant dite, soixante moynes perdus pris en l'isle de Patalaire[457] et vendus en Espaigne: desquels aucuns retournèrent puis en leur païs par la franchise de l'empereur du païs.
Note 457: Patalaire. «Patalaria insula.» C'est peut-être les Baléares.
En ce point fist la pais à Pepin, roy de Lombardie, le prince Nicète qui à tout la navie de l'empereur de Constantinoble demouroit lors à Venise. Trèves donnèrent l'un à l'autre qui dévoient demourer jusques au mois d'aoust en suivant. A tant retourna en Constantinoble. Charles l'empereur célébra la Nativité à Ais-la-Chapelle[458]. En celle année fu l'yver mol et plein de pestilences.
Note 458: Eginh. Annal. A° 808.
Au nouvel temps retourna l'empereur en la cité de Noion[459]. Là fist le jeusne de la quarantaine et y célébra la Résurrection, et puis retourna à Ais-la-Chapelle. Là luy fu nuncié que le roy Godefroy de Dannemarch estoit entré ès contrées des Abrodiciens, qui estoient en son aliance aussi comme en sa garde. Pour ceste besongne envoia Charlot son fils au fleuve d'Albe, à tout grant ost des François et des Saisnes, et luy commanda qu'il contrestast à ce roy forcené, s'il vouloit entrer en Sassoigne. Mais la chose avint autrement: car il se tint grant pièce sur le fleuve d'Albe, et prist aucuns des chasteaulx d'Esclavonnie; et au derrenier s'en retourna en Dannemarch, au grand dommage de sa gent. Et tout eust-il chacié Dragon, le duc des Abrodiciens, qui pas ne se fioit en son menu peuple, et eust-il perdu un autre duc qui Gondelade avoit nom, et tout avoit-il fait deux parties de la terre tributaire, si perdit-il toutes voies grant partie de son ost, et un sien nepveu fils de son frère, et plusieurs autres hommes de la cité qui furent occis à l'assault d'un chastel. Et Charlot, le fils de l'empereur, qui contre luy avoit esté envoie, fist tandis un pont sur le fleuve d'Albe, son ost conduisit oultre, au plus tost qu'il put, sur deux manières de gens qui sont appelles Livons et Smelgilde, pour ce que ces deux peuples s'estoient soubsmis et aliés aux Danois. Leurs régions destruist et gasta. Le fleuve d'Albe trespassa et se retraist en Sassoigne.
Note 459: Noion. Il falloit Nimègue. «Noviomagus.»